Les multinationales doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis des salariés

Il est facile de bien faire en période de croissance économique, mais c'est en temps de crise que les entreprises révèlent leur véritable engagement envers les travailleurs.

Ce contenu a été publié le 26 août 2020 - 10:21
Valter Sanches, secrétaire général de IndustriALL Global Union

La pandémie de coronavirus nous a tous pris par surprise. Pour les syndicats du monde entier, la priorité absolue a été de protéger la sécurité et les moyens de subsistance des travailleurs. Dans de nombreux pays, les salaires négociés pour surmonter la période de confinement ont permis à des millions d’entre eux de rester en sécurité chez eux, ce qui a ralenti la diffusion du virus et sauvé des vies.

Ce confinement global était sans précédent et le monde a changé à jamais. Pour certains d’entre nous, il a renforcé le sentiment de notre commune humanité et de notre responsabilité mutuelle. Nous avons tous été touchés par des exemples de solidarité et de sacrifice.

Nous avons aussi pris conscience qu’une grande partie des emplois essentiels à la cohésion de nos sociétés sont les moins bien rémunérés et les moins respectés. Beaucoup de gens ont maintenant compris l’importance des travailleurs employés dans les supermarchés, les transports, les livraisons ou encore du personnel de santé ou de nettoyage dans les hôpitaux qui a souvent dû accomplir ses tâches sans équipements de protection.

Nous devons tous faire face à la même tempête, mais nous ne sommes pas tous dans le même bateau. Certains sont sur la terre ferme, d’autres dans des embarcations en état de naviguer alors que d’autres encore s’accrochent désespérément à des radeaux ou à des débris. Les inégalités de revenus se creusent depuis des années et la pandémie a accéléré ce processus. Elle a affecté de manière disproportionnée les femmes et les gens de couleur.

Réponse révélatrice

Certains dirigeants politiques ont ignoré la crise, l’ont minimisé ou l’ont exploitée à des fins politiques. D’autres ont sacrifié leur capital politique en prenant des mesures de confinement impopulaires afin de sauver des vies. En Inde, aux Philippines, en Turquie, au Brésil, en Indonésie et dans d’autres pays encore, la pandémie a été utilisée comme un prétexte pour réduire la protection des travailleurs et s’attaquer aux droits de l’homme.

Il est facile de faire du bien en période de croissance économique, mais c’est en période de crise que les entreprises révèlent leur véritable engagement en matière de responsabilité sociale. Certaines multinationales ont utilisé leur pouvoir et leur influence pour maintenir la cohésion de la société, d’autres ont tout simplement profité de la crise. De ce côté, il y a les entreprises qui ont pris les aides de l’État, versé des dividendes à leurs actionnaires et ont utilisé la pandémie comme prétexte pour imposer des changements qu’elles n’auraient pas pu se permettre en temps normal, licenciant des travailleurs, précarisant les emplois et augmentant les cadences de production.

À l’autre extrémité, des entreprises ont su prendre leurs responsabilités face à leurs chaînes d’approvisionnement et ont cherché des solutions avec les fournisseurs, les syndicats et les pouvoirs publics pour que les choses fonctionnent à court terme. Elles ont également travaillé à l’établissement d’une nouvelle normalité durable, à moyen et long terme. La multinationale belge Solvay, active dans la chimie, n’a par exemple pas versé de dividendes et ses dirigeants ont baissé leurs propres salaires.

La nécessité du dialogue social

La réponse de la plupart des entreprises se situe entre ces deux extrêmes. En tant que syndicalistes mondiaux, notre rôle est de les inciter à s’engager dans la bonne direction, celle du dialogue social à l’échelle mondiale.

Dans des pays tels que le Bangladesh, le Cambodge et le Vietnam, des travailleurs du textile et de l’habillement ont perdu leurs moyens de subsistance parce que des grands noms de la mode mondiale ont refusé d’honorer des commandes qu’elles avaient passées. Menacés de faillite, de nombreux fabricants ont licencié des travailleurs. Certaines marques se sont engagées à étudier la question. Cela n’a pas empêché de nombreux fabricants d’utiliser la pandémie comme un prétexte pour licencier des travailleurs et briser les syndicats.

Il s’agit d’une dynamique tristement familière et, dans de nombreux secteurs, des entreprises se sont assurées que les travailleurs soient les premiers à faire les frais de la crise. En Inde, une série d’accidents dans l’industrie a montré que souvent les employeurs n’hésitent pas à sacrifier des vies pour poursuivre la production. De nombreux pays et secteurs ont en outre connu des licenciements massifs.

Une bonne partie des pires abus se sont produits dans des pays en développement et sont le fait d’entreprises privées dont les consommateurs n’ont jamais entendu parler. Mais ces sociétés doivent leur existence à un écosystème: elles font partie de chaînes d’approvisionnement mondiales contrôlées en dernier ressort par des multinationales.

Une société qui a changé de comportement sous notre pression et celles d’autres syndicats dans le monde est Inditex, la multinationale de l’habillement propriétaire de grandes marques populaires telles que Zara et Massimo Dutti. En réponse à la crise de l’emploi dans les pays producteurs de vêtements, Inditex s’est engagée non seulement à honorer ses commandes auprès des producteurs, mais aussi à garantir un calendrier de paiements et à assurer le financement nécessaire pour maintenir ces entreprises à flot.

Inditex s’est aussi engagée à ce que ses fournisseurs assurent la sécurité à leur réouverture. En outre, et c’est essentiel, un comité syndical global représentant les travailleurs de la société dans le monde entier s’assurera que ces engagements soient respectés, y compris dans les fabriques des fournisseurs.

Traînards

L’industrie de la mode est très particulière parce que ses marques s’adressent directement aux consommateurs et dépendent de l’opinion publique. Mais nous devons travailler à étendre à l’économie entière ce modèle qui donne à toutes les parties prenantes un pouvoir réel pour définir l’avenir de l’industrie.

L’industrie minière ne connaît pas un tel niveau de responsabilité collective. Ses compagnies extraient en général la majeure partie de leurs valeurs de pays pauvres où la législation sur le travail et les normes de sécurité sont faibles. Nombre d’entre elles préfèrent une approche où elles n’interviennent pas directement, laissant des filiales locales résoudre les problèmes sur place et assurer la livraison constante des matériaux.

Très tôt dans la pandémie, des centaines de mineurs ont été infectés par la Covid-19 sur le site de la mine d’Antamina au Pérou, une entreprise commune appartenant en majorité à BHP Billiton et Glencore, dont le siège est en Suisse. Nous cherchons depuis des années le dialogue avec ces géants miniers et nous avons réalisé certains progrès avec Glencore. Bien qu’il n’y ait pas d’accord global, un mécanisme informel de résolution des conflits avait déjà été mis en place avant l’épidémie. Il a été utilisé à Antimina et dans d’autres pays, la République démocratique du Congo et la Zambie en particulier.

Nous avons eu moins de succès avec BHP Billiton qui refuse de manière générale de travailler avec les syndicats au niveau mondial et a utilisé le coronavirus comme un prétexte pour saboter les conventions collectives.

Doubles standards

Entre ces deux pôles, d’autres dynamiques se sont manifestées. Des entreprises ont traité différemment leurs travailleurs manuels et leurs employés de bureau ou se sont préoccupées des travailleurs de leurs pays mais ont ignoré ceux qui sont employés ailleurs.

Volkswagen a en général de bonnes relations avec les syndicats et, en dépit de tensions récentes, négocie en principe au niveau mondial. Mais, alors qu’après le confinement elle a assuré la sécurité de la réouverture de ses usines automobiles en Allemagne, cela n’a pas été le cas en Afrique du Sud. Après que 120 travailleurs ont été testés positifs à la Covid-19 dans l’usine de Uitenhage, le ministère du travail a constaté que la compagnie n’avait pas respecté les règles pour une reprise du travail en toute sécurité.

Et quand les travailleurs ont fait valoir leurs droits de ne pas travailler dans des conditions dangereuses, Volkswagen a suspendu leurs délégués syndicaux. La question est maintenant entre les mains du comité d’entreprise mondial, mais le problème montre où se situent les failles dans notre système mondial interconnecté.

Le système économique veut que les entreprises maximisent la valeur pour les actionnaires, ce qui entre en conflit avec leurs engagements en matière de responsabilité sociale. Les entreprises les mieux disposées sont elles aussi sujettes aux lois du marché et doivent rivaliser avec des acteurs moins scrupuleux. Cet aléa moral crée une asymétrie dont les mauvais acteurs peuvent tirer avantage. En définitive, cette situation ne peut être résolue que par des normes mondiales contraignantes qui assurent un minimum de décence pour tous.

Pour une relance équitable

Nos syndicats sont convaincus qu’il est temps de mettre en place une relance équitable qui récompense ceux qui ont fait des sacrifices en jetant dès maintenant les bases d’un avenir meilleur. Nous avons besoin d’un système de relations pour l’industrie du 21e siècle qui prennent en compte nos interconnections mutuelles.

Nous devons protéger la santé et la sécurité des travailleurs, changer la gouvernance mondiale pour créer des emplois décents, lutter pour la protection sociale universelle et pour la qualité du service public, défendre la démocratie et les droits des travailleurs, réglementer les chaînes d’approvisionnement mondiales, développer une politique industrielle durable, garantir les emplois dans le secteur manufacturier, nous battre pour l’égalité des genres et permettre aux travailleurs de faire entendre leur voix sur l’avenir du travail.

Pour cela, il faut de nouvelles lois, c’est pourquoi l’initiative populaire pour des multinationales responsables est importante en Suisse, au même titre que des propositions analogues dans d’autres pays pour assurer que les entreprises respectent les droits humains. Mais il faut aussi faire respecter les règles déjà en vigueur telles que les conventions de l’Organisation internationale ou les accords mondiaux contraignants entre les représentants des travailleurs et les entreprises.

Tirons les leçons de cette crise. Il est temps de construire un monde plus juste et plus résilient.

Valter Sanches est le secrétaire général d’IndustriALL Global Union, l’une des cinq organisations syndicales mondiales basées dans la région genevoise. Elle représente 50 millions de travailleurs employés de par le monde dans les secteurs manufacturier, minier et énergétique. Vous pouvez en apprendre davantage ici sur l’engagement d’IndustriALL face au Covid-19 dans le monde du travail.

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