Ultime chance pour une Alitalia aux ailes brisées
Alitalia se bat pour éviter la faillite. Augusto Fantozzi, commissaire extraordinaire de la compagnie nationale italienne, doit présenter jeudi un plan de sauvetage crédible. Parmi le personnel, c'est l'amertume et la préoccupation. Reportage.
A l’aéroport de Rome-Fiumicino, mauvaise humeur et préoccupation sont toujours de mise. «Des privilégiés? Un temps oui, peut-être, mais aujourd’hui, avec 25 ans de service, mon salaire est inférieur d’environ 30% à celui de mes collègues d’Air France ou de Lufthansa. On me propose maintenant une offre qui le verrait baisser encore de 20%, avec un plan qui créerait une compagnie trop petite pour être concurrentielle et pouvoir survivre».
Paroles de pilote d’Alitalia. Ils sont là, avec les hôtesses de l’air et les employés au sol, rassemblés à l’appel de plusieurs syndicats sur l’aire des arrivées internationales de Fiumicino. Des slogans évocateurs noircissent les murs: «Nationalisez-nous. Rien à fiche de l’italianité. Vive la France», ou encore «Mieux vaut tomber en faillite que finir dans les griffes de ces bandits».
Tandis que le spectre de la faillite plane sur la compagnie, l’Italie est au bord d’une crise sociale. Si Alitalia emploie 19’000 personnes, le gouverneur de la région du Lazio (où est sis Fiumicino) rappelle que 10’000 autres travailleurs, qui vivent indirectement du fonctionnement de l’aéroport, risquent aussi de perdre leur emploi.
Une longue histoire
La longue histoire d’Alitalia est celle d’une série d’irresponsabilités. Pendant des décennies, le monde politique – droite et gauche confondues – a nourri la compagnie à coups de doses massives d’aides publiques. On estime que depuis une vingtaine d’années au moins, chaque Italien a versé 100 francs par an de sa poche pour assurer le maintien de la compagnie nationale.
Le management – incapable d’affronter les défis d’un marché en rapide transformation – et les syndicats – attachés à la défense des intérêts corporatistes – portent eux aussi leur part de responsabilités. Surtout le syndicat des pilotes, assurément moins orienté à gauche que tente de le faire croire Silvio Berlusconi.
Le Premier ministre en fait une affaire de prestige personnel et s’érige en «sauveur de la patrie», glanant au passage quelques points dans les sondages. Pour y parvenir, il a fait fi des règles du marché et modifié la loi sur la concurrence pour créer une «bad company», qui récolterait les dettes et autres «surplus». Terme, qui en Italie, désigne les futurs chômeurs.
Le «cavaliere» est donc prêt à laisser les dettes et les «surplus» au contribuable – un milliard d’euros au bas mot – et à confier aux 18 entrepreneurs de la «cordée de sauvetage» la «pulpe» d’Alitalia: une nouvelle compagnie «nettoyée» et disposant d’un quasi-monopole sur le trafic national. Perspective bien peu rassurante pour les citoyens-voyageurs.
Air France ? Une occasion manquée
Bien sûr la «cordée» débourserait un milliard d’euros et assumerait une bonne part des risques. Mais plusieurs quotidiens italiens, et pas nécessairement proches de l’opposition, notent que ces mêmes «capitaines courageux» de la CAI (Compagnie aérienne italienne) sont aux premiers rangs pour l’attribution des très lucratifs futurs grands travaux de l’Etat, comme le pont sur le détroit de Messine (qui devrait relier la Calabre à la Sicile), la zone à rebâtir de Linate (un des deux aéroports de Milan) ou les péages autoroutiers.
Certains commentateurs voient là la «maladie génétique» dont souffre le projet. «Cela prouve que le refus de l’offre d’Air France est une grande occasion manquée», affirme Gianni Dragoni, rédacteur spécialisé en trafic aérien du quotidien Il Sole 24 Ore, organe de presse de la Confindustria, le patronat italien.
En termes de coût social comme de dépenses pour l’Etat, cette offre était plus avantageuse. Elle l’était également pour les usagers. Mais à l’époque les syndicats n’en ont pas voulu, pas plus que Berlusconi, alors en pleine campagne électorale. Le «cavaliere» brandissait l’étendard de «l’italianité» et promettait que tout serait plus simple demain. Les faits ont montré ce que valaient ces promesses.
Aujourd’hui, personne n’est capable de dire exactement combien seront les «surplus». Le gouvernement parle de quelque 3500, les syndicats de plus de 5000. Et ceux qui y échapperont verraient leurs salaires nettement revus à la baisse Ce qui explique l’opposition ferme de cinq syndicats qui défendent les pilotes, le personnel de cabine et le personnel au sol. Ils ne baisseront pas les bras jusqu’à ce que la CAI ait retiré son offre d’achat.
«Grounding» à l’italienne ?
Tandis que le monde politique s’adonne à son sport favori (se renvoyer la balle et se rejeter mutuellement la responsabilité), en coulisses, on cherche encore une voie de sortie possible.
Le syndicat de gauche CGIL, qui avait accepté le plan CAI à condition de pouvoir négocier préalablement, envisage la possibilité de traiter avec d’autres acquéreurs potentiels. Mais les heures sont désormais comptées.
A l’aéroport de Fiumicino, les vols sont encore réguliers et tout le personnel d’Alitalia travaille normalement, «pour transmettre un signal positif». Mais il est loin d’être sûr que cela suffise à éviter de voir dans quelques jours des avions cloués sur le tarmac, avec les réservoirs vides.
Triste scénario, qui rappelle des souvenirs à beaucoup de monde. Il y a seulement sept ans, c’était le «grouding» de Swissair, la compagnie dont les dirigeants aux yeux plus gros que le ventre s’étaient soudain trouvés incapables de faire le plein de leurs avions.
swissinfo, Aldo Sofia, Rome-Fiumicino
(Traduction/ et adaptation de l’italien: Gemma d’Urso
Augusto Fantozzi, commissaire extraordinaire mandaté par le gouvernement italien a lancé la procédure de vente de la compagnie et l’Office de l’aviation civile italienne menace de suspendre la licence de vol d’Alitalia dès jeudi 25 septembre si aucune solution n’est trouvée pour sa reprise – par secteurs ou dans son ensemble.
Dans ce contexte, une société basée à Lugano, Asset Management Advisor (A.M.A), jusqu’ici inconnue au bataillon, a manifesté lundi son intérêt pour 30 avions de la compagnie.
A.M.A compte utiliser ces avions, des MD 82 et des ATR 72, pour mettre en place des liaisons entre les aéroports de Milan Malpensa et Rome Fiumicino vers Tirana, Sofia, Bucarest, Budapest, Varsovie, Prague ou Kiev, indiquent les agences italiennes. La société a mis au point un plan de reprise prévoyant l’acquisition de la moitié des avions et la location des autres, avec option d’achat.
A.M.A. est une société anonyme, fondée en 2006, qui se présente comme investisseur dans les secteurs aérien et naval. Elle disposerait de plusieurs succursales dans le monde et ses propriétaires seraient essentiellement italiens.
La compagnie allemande Lufthansa est dans la course pour reprendre Alitalia, mais reste encore dans l’ombre. «Nous observons les évolutions de la situation en Italie. Le marché italien est bien sûr des plus intéressants, mais nous ne faisons pas de commentaires sur les derniers développements», se contente d’indiquer un porte-parole.
Avec 92’000 employés et une flotte de 334 avions (dont 87 long- et 164 moyen-courriers), la compagnie allemande est aujourd’hui le troisième transporteur aérien d’Europe après Air France-KLM et British Airways-Iberia. En entrant sur le marché italien, Lufthansa ferait un saut qualitatif et compléterait sa stratégie de vecteur «multi-plateforme» et «multi-marques».
Lufthansa possède déjà la compagnie Swiss, achetée pour 339 millions de francs. Somme relativement modique, si l’on pense aux 1,7 milliard que la Confédération avait versé en 2001 et 2002, d’abord pour tenter de sauver l’ex-Swissair et ensuite pour lancer Swiss.
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