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Les associations italiennes s’unissent pour la libre circulation

Parmi les habitants de la Suisse, presque deux millions de personnes ont un autre passeport que le rouge à croix blanche. Et sept sur dix d’entre elles sont originaires d’un pays de l’UE. © Keystone / Gaetan Bally

Pour la première fois depuis l’initiative Schwarzenbach, refusée il y a 50 ans, plusieurs associations italiennes s’unissent pour une campagne politique: le Comité unitaire pour la libre circulation invite à voter non le 27 septembre prochain à l’initiative de l’UDC.

Ce contenu a été publié le 12 août 2020 - 14:07

L'objectif de cette initiative, dite «de limitation», lancée par le parti de la droite souverainiste est simple: la Suisse doit reprendre le contrôle de sa politique d’immigration en dénonçant l’accord sur la libre circulation des personnes avec l’Union européenne.

Le texte, qui sera soumis au vote des citoyennes et citoyens, est combattu par tous les autres grands partis, par le Gouvernement et par une grande partie du monde économique.

Une série d’organisations italiennes actives en Suisse s’engage également pour le non, parmi lesquelles la Fédération des colonies libres, les Missions catholiques ou les Associations ouvrières chrétiennes internationales. Pour l’occasion, elles ont uni leurs forces et donné naissance à un Comité unitaire pour la libre circulation.

Nous avons demandé à Enrico Pugliese, membre du secrétariat de ce Comité et de l’organisation genevoise «Laboratoire pour la gauche», ce qui a poussé les associations italiennes à se lancer dans ce combat.

swissinfo.ch: On n’avait plus vu le monde associatif italien de Suisse s’unir pour une campagne politique depuis l’initiative Schwarzenbach en 1970. Mais contrairement à il y a 50 ans, personne ne parle plus de renvoyer des dizaines de milliers de personnes. Qu’est-ce qui vous fait peur?

Enrico Pugliese: Si elle est acceptée, cette initiative aura des répercussions non seulement sur ceux qui veulent immigrer en Suisse, mais aussi sur ceux qui y vivent déjà. Elle influencerait inévitablement nos conditions de vie et de travail. C’est vrai, il n’y a pas de danger d’être expulsés demain. Mais de fait, elle représenterait une précarisation de nos conditions et ferait de nous des personnes que l’on peut plus facilement faire chanter dans le monde du travail.

Au vu de tout ce que les communautés étrangères font pour ce pays - en travaillant et en s’engageant pour la croissance de la Suisse - cela serait une grande injustice.

Ceci vaut non seulement pour les citoyens européens, mais aussi pour les autres communautés d’immigrés. En attaquant la libre circulation, l’initiative affaiblit également leur position, en leur coupant par exemple toute possibilité de revendiquer un jour l’égalité de traitement avec les ressortissants de l’UE.

Si la libre circulation tombe, cela affaiblirait les droits de tous les étrangers. Nous serions tous logés à la même enseigne.

Mais concrètement, quels droits tomberaient?

J’ai un permis B. Pour moi, cela signifierait probablement devoir renouveler mon permis chaque année. Mais cet aspect reste secondaire par rapport à la question de fond: abolir la libre circulation et les droits qui en découlent signifie s’en prendre à ma sécurité de vivre dans ce pays. Je ne vois pas pourquoi, alors que je vis ici, que j’y travaille et que je contribue à la richesse de la Suisse, je devrais renégocier mes conditions de vie chaque année ou me sentir toujours dans la précarité avec l’idée d’être contraint de retourner un jour en Italie.

Certains pensent que l’objectif de l’initiative - et quelques déclarations de représentants de l’UDC vont dans ce sens - est de réintroduire le statut de saisonnier. Soit en substance, faire de nous une simple marchandise interchangeable, et non plus des personnes.

Mais vous n’êtes pas citoyen suisse. Donc, il ne vous appartient pas de définir quelle doit être la politique migratoire du pays…

Ce sont aussi nos affaires, du moment que nous vivons, nous travaillons et nous produisons pour ce pays, que nous y payons des impôts et que nous contribuons à son bien-être. Du moment que des forces politiques attaquent nos conditions de vie, ce sont nos affaires.

Nous ne nous battons pas seulement pour nos conditions de vie, mais pour une question de civilisation, qui touche à l’avenir même de la Suisse qui nous tient à cœur, une Suisse de progrès, ouverte au monde. Nous ne voulons pas vivre dans une Suisse fermée, qui regarde vers le passé.

«Du moment que nous vivons, nous travaillons et nous produisons pour ce pays, que nous y payons des impôts et que nous contribuons à son bien-être, ce sont aussi nos affaires»

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Avec cette initiative, l’UDC demande que la Suisse puisse gérer l’immigration de manière autonome. Ne considérez-vous pas cela comme un objectif acceptable?

Dans un monde connecté, comme celui dans lequel nous vivons, avec des échanges constants, nous trouvons qu’il est hypocrite que l’on puisse par exemple faire venir des étrangers pour travailler dans les hôpitaux suisses, comme c’est arrivé récemment pendant la crise du coronavirus, et ensuite agiter le drapeau de la souveraineté quand il s’agit d’accorder des droits. Il faudrait accepter tout dans son intégralité. Nous sommes dans un monde ouvert, les frontières sont des ponts et pas des murs.

Une Suisse fermée est une Suisse plus pauvre. Pas seulement d’un point de vue culturel, mais aussi économique.

Cette crainte d’un appauvrissement de la Suisse n’est-elle pas un peu exagérée?

Ces dernières années, Bruxelles a changé d’attitude - on l’a vu lors des négociations précédentes sur la question du Brexit -, en se montrant très ferme pour demander à ses partenaires qui ne sont pas dans l’Union d’adhérer à certains principes de base. Et la libre circulation en fait partie. Si la libre circulation était abrogée, les autres accords tomberaient, et la Suisse ne pourrait pas continuer à avoir ce niveau de richesse.

Mais les accords pourraient être renégociés, et la Suisse ne part pas d’une position de faiblesse, vu que la balance commerciale est nettement favorable à l’UE...

Il est certainement avantageux pour les deux de trouver une solution. Mais je pense que la Suisse doit réaliser que l’UE est inflexible sur certains points, dont la libre circulation fait justement partie. Cet accord protège les citoyens européens qui vivent et travaillent en Suisse. Nous ne parlons pas de personnes qui profitent de l’État social, comme semble vouloir le suggérer l’UDC, mais de personnes qui apportent de la richesse à ce pays. Sur ce point, l’UE ne peut pas reculer. Elle ne peut pas ne pas protéger ses citoyens.

Enrico Pugliese. tvsvizzera

Que répondez-vous aux craintes des cantons frontaliers, où le phénomène du dumping salarial suscite de grandes préoccupations?

Nous sommes convaincus que la meilleure réponse, ce sont les mesures d’accompagnement. C’est une forme de protection pour les travailleurs étrangers comme pour les suisses.

Cela dit, on peut certainement renforcer les contrôles, en particulier chez les employeurs. Ce sont eux qui profitent du dumping salarial, et sûrement pas les travailleurs.

Si l’on touche à ces mesures - ce qui arriverait si l’on abolissait la libre circulation -, on aura des travailleurs plus facilement sujets au chantage.

Aujourd’hui, les associations italiennes n’ont plus le même impact qu’elles ont pu avoir dans les années soixante et septante. Comment comptez-vous atteindre les anciens et les nouveaux immigrés?

C’est vrai, les structures sont plus fragiles, mais les associations sont toujours vivantes et continuent de fonctionner, même si ce n’est pas avec la même force d’autrefois. Et surtout, elles continuent à dialoguer avec un morceau d’italianité qui est celui des générations anciennes, qui aujourd’hui ont largement le droit de vote et à qui nous devons nous adresser.

Pour ce qui est des deuxième et troisième générations, nous avons cherché le dialogue avec les partis suisses qui militent pour le non, via un appel - signé par de nombreux parlementaires – pour sensibiliser cette partie de l’électorat.

En outre, nous avons ouvert ce Comité à d’autres communautés d’immigrants, en organisant des assemblées avec des associations portugaises, espagnoles ou balkaniques.

L’idée est de faire dialoguer les anciens et les nouveaux immigrants et d’amener à des positions progressistes une partie des votants qui en 2014 ont peut-être accepté la précédente initiative de l’UDC visant à réduire l’immigration.

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