Les Suisses en croquent pour le chocolat
Où donc s'arrêtera la gourmandise des Suisses? L'an dernier, ils ont battu un nouveau record de consommation de chocolat: 12,3 kilos par habitant.
Hitchcock, paraît-il, aimait raconter que s’il avait dû tourner une histoire de crime en Suisse, il l’aurait mise en scène dans une fabrique de chocolat. Ce qui, bien plus tard, aurait inspiré Claude Chabrol.
Les chocolatiers suisses, en tout cas, peuvent remercier compatriotes et touristes de leur fidélité à la bonne cause: en 2001, on a consommé en Suisse, par habitant, 400 grammes de plus que l’année précédente. La «barre» est ainsi placée de plus en plus haut.
Entre plaisir et chocomania
La «branche» aussi, puisque les 17 grands fabricants de chocolat suisse augmentent leur chiffre d’affaires de quatre points et demi, et que celui des exportations progresse également. Malgré le 11 septembre, disent-ils sans rougir.
Comment expliquer une telle choco-dépendance des Helvètes au point de vouloir défendre à tout prix leur première place – à ce qu’ils prétendent – du classement mondial des croqueurs? Ne serait-ce donc pas là leur drogue inavouée?
Michel Rapp plaide coupable et prône le plaisir. Il est tombé dans la marmite à cacao familiale quand il était petit. En plus de son travail de confiseur, il a même trouvé le temps de créer une «école du chocolat» à Prangins, sur les bords du Léman.
«L’esprit du chocolat, dit-il, c’est un esprit festif. Avec la connotation amoureuse qu’on lui connaît à travers les siècles. Aujourd’hui, on en consomme tellement qu’on a fini par oublier que, jadis, c’était réservé à une élite et qu’on jouissait véritablement à le déguster dans des ambiances de salon.»
Noir ou au lait? Michel Rapp fait remarquer que le choix dépendait d’abord du climat. «Dans les pays du sud, on préférait le noir, car il contenait moins de matière grasse et il fondait donc moins facilement.» Les Suisses, eux, sont partagés. Question de goût, et sans doute de culture aussi.
A la fois exotique et assimilé
Et à propos de culture, le chocolatier n’est pas loin de penser que nombre de touristes qui lui achètent ses délices le font, non par amour du chocolat, mais «pour emporter chez eux une image de la Suisse». Avec un zeste de Cervin, si possible.
Marc-Olivier Gonseth, conservateur adjoint du Musée d’ethnographie de Neuchâtel, est également sensible à cette image qui parfois même l’agace: «le chocolat est devenu une espèce d’emblème de la Suisse, on nous assimile à lui».
Ce n’est que retour de flamme. Car, si les Helvètes adorent le chocolat, raconte l’ethnologue, «c’est peut-être parce qu’ils ont totalement intégré ce produit exotique dans leur culture au point de croire qu’ils l’ont eux-mêmes inventé!»
Reste la dimension sociale du chocolat que le Suisse aime offrir et recevoir. Pour Marc-Olivier Gonseth, le chocolat – comme le bouquet de fleurs – a ce pouvoir de neutraliser tout danger de mauvaise interprétation du don. C’est doux et sans tabous.
Le chocolat, qui n’a jamais fait de mal à personne, c’est «l’échange non risqué par excellence». De plus, il permet de prolonger immédiatement le geste du don autour de soi en faisant circuler la boîte de pralinés. Messieurs les maîtres-chocolatiers, merci de continuer à nous tenter!
Bernard Weissbrodt
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