La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Jean Ziegler, figure de la gauche suisse, est décédé à l’âge de 92 ans

Jean Ziegler
Jean Ziegler lors d'une interview à Genève en juin 2008 Keystone / Olivier Maire

Le sociologue et ex-conseiller national Jean Ziegler est décédé mercredi à Genève à l'âge de 92 ans des suites de la maladie de Parkinson, a appris la RTS auprès de la famille. Figure intellectuelle marquante de la gauche suisse et critique infatigable de la mondialisation libérale, il a marqué la vie politique et académique pendant plus d'un demi-siècle.

A 90 ans, l’incontournable Jean Ziegler publiait un énième livre. Dans son titre, une interrogation d’époque: «Où est l’espoir?» était un plaidoyer pour la résistance face aux crises mondiales et aux désastres contemporains que sont les guerres, les famines, les inégalités.

Opposant au capitalisme néolibéral de nos démocraties – qu’il a toujours jugé comme étant «la source de tous les malheurs du monde» –, ce marxiste croyant appelait à l’éveil des consciences pour un meilleur avenir.

Il voyait le fait de dépasser ce «système basé sur l’unique principe du profit» comme une nécessité. Car la doctrine est irréformable, puisque reposant sur «l’absence totale de contrôle public, parlementaire ou étatique».

Ironie de l’Histoire pour cet homme de gauche, son grand-père paysan fonda l’UDC au début du XXᵉ siècle.

>> En 2022, Jean Ziegler avait accordé une interview à Swissinfo:

Plus

«Le cerveau du monstre»

En 1964, il a 30 ans et une rencontre va changer sa vie. Militant communiste, il est chargé d’accompagner Che Guevara, venu à Genève pour représenter Cuba à la première Conférence sur le sucre. Lorsque la figure cubaine doit repartir, Jean Ziegler se dit qu’il doit le suivre jusqu’en Amérique du Sud.

Mais le révolutionnaire le lui déconseille: «Alors qu’à Genève, on voyait toutes sortes de réclames pour les grandes banques, les assurances et les bijoutiers, il m’a dit ‘C’est ici, au cœur du système, que tu dois te battre, car c’est là que se trouve le cerveau du monstre’», se rappelait-t-il récemment dans une émission de la RTS. Il en est resté convaincu toute sa vie: chaque personne doit combattre là où elle est née.

>> Le sujet de la RTS sur le décès de Jean Ziegler:

Contenu externe

«Il m’a sauvé la vie. Sans formation militaire, j’aurais probablement fini enterré dans une fosse commune au Guatemala ou au Venezuela», poursuit Jean Ziegler, qui estime que le Che lui a surtout donné une stratégie pour son combat: l’intégration subversive, autrement dit «utiliser sa place dans le système pour le changer». Et de résumer: «C’est ce que j’ai essayé de faire toute ma vie.»

Ziegler
Jean Ziegler aux côtés de Nelson Mandela en juin 1990 à Genève à l’occasion de la première visite en Suisse du leader de l’African National Congress. Mandela, qui deviendra président de l’Afrique du Sud en 1994, venait d’être libéré quelques mois auparavant après avoir passé 27 ans dans les prisons du régime ségrégationniste. Keystone-SDA

Intellectuel engagé, mais aussi controversé

En 1976, Jean Ziegler publie «Une Suisse au-dessus de tout soupçon»: il s’en prend frontalement aux élites et dénonce les profits des multinationales helvètes aux dépens des plus pauvres. Il fustige encore le secret bancaire et la colonisation des institutions du pays par les milieux financiers.

En 1997, il publie «La Suisse, l’or et les morts». Lors d’interviews pour parler de son ouvrage, il n’hésite pas à dire que les banquiers suisses ont joué pendant toute la Seconde Guerre mondiale le rôle de «receleurs d’Hitler».

Ses prises de position virulentes – à ce sujet, mais aussi à tant d’autres – lui valurent autant d’admiration que d’opposition.

Ziegler
De 2000 à 2008, Jean Ziegler a occupé la fonction de rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, dénonçant inlassablement la faim comme un «scandale absolu». Keystone-SDA

Un portrait entre ironie et empathie

En 2016, le cinéaste genevois Nicolas Wadimoff a réalisé un documentaire sur le célèbre sociologue, dont l’engagement politique reste immuable depuis des décennies. «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté» a réussi la gageure de ne livrer ni un portrait à charge ni une hagiographie.

Il y apparaissait sincère, attachant, très cohérent, mais aveugle et parfois ivre de lui-même. «Il m’énerve, parfois, mais je le respecte beaucoup», expliquait le réalisateur, qui a été son étudiant durant quelques mois à l’Université de Genève. «Je voulais faire tomber le masque de cet homme qui est constamment en représentation.»

Nicolas Wadimoff a suivi avec sa caméra l’homme de 82 ans dans sa maison genevoise de Russin, aux Nations Unies, à Munich et surtout à Cuba, l’île révolutionnaire qu’il affectionnait particulièrement. Dans le documentaire, Jean Ziegler tenait parfois des propos très drôles et tout à fait contestables, lorsqu’il disait qu’il approuvait la propagande ou qu’il se foutait de la liberté de la presse.

«Il fallait que le public s’interroge sur ses propos, sur son aveuglement, mais que le reste de sa pensée reste audible», avait souligné le documentariste, à la sortie du film. «Je ne crois pas que Jean Ziegler soit complètement dupe de la révolution cubaine. Il a cette vision romantique. Il veut y croire, et il y croit parce que c’est beau».

L’espoir jusqu’à la fin

Jean Ziegler s’était converti sur le tard au catholicisme et évoquait son rapport à la mort dans les médias. «La vie éternelle, c’est l’absence définitive de la mort», disait-il en 2024 à la RTS. «C’est évident. Et je le répète: il y a tellement d’amour dans le monde… Il doit y avoir une source de cet amour quelque part. Et cette source est Dieu, qui donne l’immortalité».

Cet homme complexe avait l’espérance d’une vie après la mort. Dans «Où est l’espoir?», son dernier livre sorti en 2024, il se demandait où le trouver dans notre monde à feu et à sang… Pour Jean Ziegler, l’espoir se trouve «dans la capacité de résistance» des êtres humains.

19 avril 1934: Le petit Hans, son vrai nom, naît à Thoune, puis il grandit à Berne. Il s’installe ensuite à Genève, où il étudie le droit et les sciences sociales. Il passe aussi un temps à Paris où il fait partie des jeunesses communistes.

Années 1960: Professeur de sociologie à l’Université de Genève, il s’est imposé dès cette décennie comme l’une des voix les plus contestataires du paysage intellectuel suisse.

De 1963 à 1967: Conseiller municipal socialiste de la Ville de Genève.

De 1967 à 1999: Il est un élu socialiste au Conseil national (de 1967 à 1983, puis de 1987 à 1999), représentant le canton de Genève. Il porte à Berne des combats en faveur des droits humains, de la solidarité internationale et contre ce qu’il qualifiait «d’ordre cannibale du monde».

1975: Jean Ziegler dépose une initiative parlementaire pour l’exercice du droit de vote et d’éligibilité à 18 ans au lieu de 20. Le texte est accepté par le Parlement et sera une étape importante sur la voie de l’adoption totale du projet en 1991.

1994: La France le fait Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

De 2000 à 2008: Il est rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, dénonçant inlassablement la faim comme «scandale absolu» dans un monde où la production agricole suffirait à nourrir la population mondiale.

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision