Au Bénin, la création d’un pôle muséal est confiée à un Suisse
Le paléontologue fribourgeois Jacques Ayer a été nommé, par le gouvernement du Bénin, directeur général de la Réunion des musées publics (RMP). Un projet d’envergure qui prévoit la mise sur pied en trois ans (entre 2026 et 2029) de quatre institutions consacrées à la valorisation des œuvres d’art béninoises. Installé désormais à Cotonou, Jacques Ayer est entré en fonction en janvier.
Jacques Ayer a été le premier étonné de sa nomination. Ce natif de Fribourg dirige depuis janvier la Réunion des Musées publics (RMP) du Bénin.
Un projet monumental qui regroupe quatre musées, actuellement en construction, répartis sur quatre villes béninoises. À savoir le Musée international de la Mémoire de l’Esclavage, à Ouidah, consacré à l’histoire de la traite négrière entre le 17e et le 18e siècles; le Musée des Rois et des Amazones du Dahomey, à Abomey, destiné à la réhabilitation des palais royaux; le Musée international du Vodun, à Porto-Novo, qui mettra en valeur le patrimoine religieux du Bénin et des communautés vaudoues en Afrique; et enfin le Musée d’art contemporain, à Cotonou, dont l’objectif est de faire connaître des artistes béninois et africains d’aujourd’hui.
Jacques Ayer a été nommé en Conseil des ministres sur proposition du président du Bénin Patrice Talon. Désormais installé à Cotonou, la capitale économique du pays, le Fribourgeois dispose de trois ans (de 2026 à 2029) pour mener à bien son imposante mission.
Il faut dire que l’homme est très bien armé. Paléontologue de formation et titulaire d’un master en géologie obtenu à l’Université de Neuchâtel en 1994, il a depuis «roulé sa bosse», comme il le dit lui-même.
Profil éclectique
Conservateur du département des sciences de la terre au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel de 1994 à 2004, il a dirigé par la suite le Jurassica Museum à Porrentruy (Jura) avant de prendre la tête du Muséum d’histoire naturelle de Genève de 2012 à 2020.
Il y a un peu plus de 4 ans, il a créé son propre bureau de consultant Muséolis, sis à Genève, qui lui permet de mettre sur pied des projets liés à la muséologie. Trente ans d’expérience ont diversifié ses contacts et enrichi son carnet d’adresse.
«Mon profil éclectique a joué en ma faveur auprès du gouvernement béninois, confie-t-il. À cela s’ajoute mon intérêt personnel pour l’Afrique. Mon épouse est d’origine nigérienne. Elle ne participe bien sûr pas à la mise sur pied de la RMP, mais elle m’a ouvert les yeux depuis un bout de temps déjà sur la question du patrimoine africain.»
L’attirance de Jacques Ayer pour l’art africain est un atout majeur. Mais confier à un Européen la gestion de ce patrimoine dans le cadre d’un projet national ne pose-t-il pas problème aux Béninois?
Projet précurseur en Afrique
«Je dois avouer que j’ai bénéficié d’un accueil très bienveillant. Mais il y a eu des réactions contrastées sur les réseaux sociaux; certains étaient surpris de ma nomination, mais jamais opposés», répond notre interlocuteur, ajoutant: «La mise sur pied des quatre institutions doit évoluer rapidement, dans des conditions optimales. Or le Bénin n’a pas encore de grande expérience dans ce domaine. Avec ce projet d’envergure, le pays fait office de précurseur en Afrique. Il lui fallait donc un accompagnement technique et des compétences pratiques pour que ces musées se développent durablement.»
Jacques Ayer n’entend pas pour autant importer au Bénin le modèle occidental de muséologie qui, dit-il, ne répond pas forcément aux attentes de la population autochtone. «Mon but est de construire ici un modèle qui tienne compte des intérêts artistiques africains.» Et de citer comme exemple le futur Musée international du Vodun, à Porto-Novo.
«Il permettra de valoriser des œuvres utilisées essentiellement pour des rituels religieux ou sociaux, donc ancrées dans les traditions locales. J’entends redonner à ces œuvres leur fonctionnement initial. Pas question donc de les enfermer dans une vitrine de musée, comme cela est d’usage en Europe. Pour le public, on pourrait imaginer par exemple un parcours historique dans certains villages du pays où l’on se sert encore de ces œuvres, lors de cérémonies.»
Transmission du savoir
Avant l’arrivée de Jacques Ayer, des instances religieuses, des historiens et des scientifiques béninois avaient déjà commencé à examiner la question de la valorisation du patrimoine.
«Ce que j’apporte en plus, insiste-t-il, est mon expérience en matière de stratégie et de fonctionnement. En un mot, la mise sur pied d’un cadre organisationnel.» Sa volonté de consolider les programmes culturels et de créer une médiation pour le public est claire. Des ateliers pédagogiques seront ainsi organisés, dispensant une formation adéquate en matière d’art.
Pour Jacques Ayer, la transmission du savoir est essentielle. «Il est très important de considérer ma mission comme transitoire. Le domaine muséal est complexe, je souhaite donc préparer le futur personnel d’encadrement, le former afin qu’il s’approprie totalement les projets artistiques lorsque je serai parti», explique-t-il.
Partenariat artistique
Autre élément important dans la formation: l’échange. Jacques Ayer considère qu’il existe au Bénin une capacité d’ouverture louable, résultat d’une grande souplesse. «C’est là un avantage qui me permettra de créer des partenariats avec des musées suisses, et même d’envisager des échanges universitaires», relève-t-il.
Des étudiants et étudiantes en art suisses qui souhaitent venir au Bénin pourront bénéficier de structures locales organisées. Même chose pour les étudiantes et étudiants béninois qui voudraient enrichir leurs connaissances en Suisse. «Il ne faut pas oublier que notre pays jouit de grandes institutions innovantes dans leur démarche», ajoute Jacques Ayer.
La RMP créera par ailleurs un appel d’air favorable à la restitution des œuvres d’art béninoises pillées lors de la colonisation. «La Suisse constitue un tremplin pour mes contacts avec l’Europe. Je mettrai tout mon savoir-faire au service d’une coopération culturelle entre le Vieux Continent et le Bénin», annonce le paléontologue. Rappelons qu’en 2021, la France a rendu au Bénin les 26 trésors royaux d’Abomey qu’elle détenait.
«Ils ne forment qu’une infime partie du patrimoine béninois et africain encore conservé en Europe. Les 26 trésors seront exposés dans le futur Musée des Rois et des Amazones du Dahomey», indique Jacques Ayer avant de conclure: «La RMP donnera, je l’espère, un sentiment de sécurité à des pays européens qui apprécieront l’existence d’institutions béninoises capables d’accueillir des oeuvres d’art dans de très bonnes conditions.»
Relu et vérifié par Pauline Turuban
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