James Baldwin a analysé le racisme depuis Loèche-les-Bains
Dans le silence des Alpes, James Baldwin, écrivain et militant afro-américain, a élaboré l’une des analyses les plus lucides sur le racisme occidental. C’est à Loèche-les-Bains qu'il a trouvé les mots pour faire comprendre que le racisme n’est pas un accident, mais un héritage. Et que personne — ni lui, ni le village, ni la Suisse, ni nous — ne peut se dire étranger à l’histoire.
James Baldwin (1924 – 1987) a été l’une des voix les plus lucides et les plus radicales du 20e siècle. Écrivain, essayiste, militant, il a raconté l’Amérique depuis une position inconfortable: celle d’un homme noir et homosexuel ayant grandi à Harlem, dans un pays qui lui demandait d’être reconnaissant tout en l’excluant. Ses livres et ses interventions publiques ont accompagné les luttes pour les droits civiques, en anticipant souvent leur discours et leurs revendications. James Baldwin ne menait pas de cortèges, mais savait mettre des mots sur le conflit: des mots qui résonnent encore aujourd’hui.
L’arrivée à Loèche-les-Bains
En 1951, il quitte les États-Unis. Non pas pour une fuite romantique, mais par nécessité. L’Amérique l’étouffe, la violence raciale est une menace constante, l’écriture ne trouve pas sa place. À Paris, il rencontre le peintre suisse Lucien Happersberger, qui deviendra son amant et l’invitera à Loèche-les-Bains, dans le canton du Valais. C’est ainsi que James Baldwin arrive en Suisse: par amour, par lassitude, pour chercher un ailleurs où pouvoir respirer.
Loèche-les-Bains est alors un village de montagne qui vit au rythme lent des thermes et des saisons. Des maisons en bois, de la neige, des silences qui ne sont pas une absence de son, mais une autre façon d’écouter. Pour de nombreux habitants et habitantes, James Baldwin est la première personne noire qu’ils voient. Les enfants le suivent, le touchent, rient. Les adultes l’observent avec une curiosité qui n’est pas encore de l’hostilité, mais pas non plus de la neutralité. James Baldwin note tout: les regards, les hésitations, les distances. Il comprend que ce sentiment de «ne pas être à sa place» est l’occasion de mieux voir.
C’est dans ce paysage suspendu qu’il achève son premier roman, Go Tell It on the Mountain (en français: Vas le dire sur la montagne), un livre qui revisite son enfance à Harlem et la violence religieuse qui l’a marquée. La distance géographique lui permet de porter un regard neuf sur sa propre histoire. Écrire depuis Loèche-les-Bains, c’est rentrer chez soi sans avoir à y retourner pour de bon.
Un «étranger absolu»
Mais c’est avec l’essai Stranger in the Village (en français: Un étranger dans le village) que la Suisse entre dans la géographie de l’histoire noire. James Baldwin part d’une expérience concrète: être le seul homme noir dans un village blanc. Il n’est pas un étranger comme les autres. C’est l’étranger absolu, le corps qui rompt avec l’habitude. C’est de là que naît l’une de ses intuitions les plus puissantes: les habitantes et habitants de Loèche-les-Bains, même les plus humbles, appartiennent — qu’ils le sachent ou non — à la tradition culturelle qui a défini l’Occident. «Ils ne peuvent être étrangers nulle part dans le monde», écrit-il. Ils sont les héritiers de Dante, de Shakespeare, de Michel-Ange. Lui, non. Non pas parce qu’il ne les connaît pas, mais parce que l’histoire lui a refusé le droit de se reconnaître dans cette généalogie.
Loèche-les-Bains devient ainsi un laboratoire. Un lieu que l’on imagine isolé, mais qui est en réalité profondément lié aux structures du pouvoir occidental. James Baldwin constate que le racisme ne se manifeste pas seulement par des insultes ou des violences explicites, mais aussi à travers les objets, les gestes, les habitudes: une boîte de dons caritatifs ornée de la caricature d’une personne noire, un carnaval qui s’amuse avec le blackface. De petits détails qui révèlent une histoire plus vaste.
>> Le documentaire Un étranger dans le village (1962) retrace l’expérience de James Baldwin à Loèche-les-Bains (en anglais et en français)
La Suisse, bien qu’elle n’ait pas eu de colonies propres, n’est pas exclue de ce tableau. Le café, le sucre, le cacao, le coton: ces marchandises qui y arrivent depuis des siècles par des routes construites sur l’esclavage. L’économie, la science, la finance: ces secteurs qui ont bénéficié d’un ordre mondial inégalitaire. James Baldwin le devine avec une clarté glocale: partant d’un village alpin, il parle de l’Occident tout entier.
Stranger in the Village n’est pas seulement un ouvrage sur le racisme américain. C’est un ouvrage sur le racisme en tant que structure mondiale. Dix ans avant le discours «I Have a Dream», de Martin Luther King, James Baldwin dénonce la suprématie blanche non pas comme une opinion, mais comme un système de pouvoir qui traverse les continents, les langues et les institutions. Et il le fait depuis un lieu qui se veut neutre, innocent, en marge. C’est là le paradoxe: la Suisse, avec son image d’île pacifique, devient pour James Baldwin le miroir parfait pour montrer que personne n’est vraiment en marge de l’histoire.
Traduit de l’italien par Emilie Ridard avec une outil de traduction automatique.
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