À quel moment une démocratie cesse-t-elle d’en être une?
Au-delà des frontières suisses, la démocratie est soumise à une pression croissante. Pour autant, identifier avec certitude la fin d'une démocratie n'est pas chose facile.
Existe-t-il un moment précis où une démocratie cesse d’en être une? Oui, «lorsque des changements politiques significatifs ne sont plus possibles par voie d’élections», répond Kevin Casas-Zamora, secrétaire général de l’Institut international pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA International). Selon lui, c’est toute la différence entre des pays comme l’Inde, où les élections restent importantes, et le Venezuela, où ce n’est plus le cas depuis plusieurs années.
Mais cette règle n’est plus aussi fiable qu’auparavant. L’effondrement d’une démocratie était autrefois plus facile à repérer, que ce soit avec un coup d’État militaire ou encore l’annulation d’élections. En ce 21e siècle, des putschs ont certes toujours lieu – le dernier en date étant celui survenu en Guinée-Bissau en novembre – mais les lignes sont devenues plus floues.
L’érosion progressive des règles et des normes en vigueur dans les démocraties est aujourd’hui la principale caractéristique de ce que beaucoup appellent le «recul démocratique». Ce phénomène est toutefois bien moins visible à l’œil nu que des chars qui défilent dans des rues.
Ainsi, la concentration du pouvoir par l’exécutif sous Donald Trump signifie-t-elle que les États-Unis ne sont plus une démocratie libre? La refonte institutionnelle menée Viktor Orban en Hongrie entre 2010 et 2026, ou encore la politisation des tribunaux et des médias sous l’ère du Parti droit et justice (PiS) en Pologne, ont-elles privé ces deux pays du statut de démocratie? Si oui, peuvent-ils le récupérer lorsque de nouveaux gouvernements rétablissent l’indépendance des juges, des médias ou des élections? Ou lorsqu’un dirigeant «illibéral» accepte la défaite comme en Hongrie?
Comme l’a résumé Kevin Casas-Zamora lors d’un débatLien externe organisé à Berne en novembre dernier et parrainé par la diplomatie suisse, «il est très difficile en réalité de savoir lorsque le Rubicon est franchi».
Des niveaux variables selon les types de régimes
Ces obstacles n’empêchent pas des organismes intergouvernementaux comme IDEA, qui se pose en soutien de la démocratie et dont la Suisse fait partie avec 34 autres pays, de creuser la question.
Deux rapports annuels importants sur l’état de la démocratie dans le monde ont été publiés en mars. Celui de l’organisation FreedomLien externe House, basée aux États-Unis, et celui de l’Institut suédois VarietiesLien externe of Democracy (V-Dem) de Göteborg. Aucun des deux n’est très optimiste. Selon Freedom House, «la liberté dans le monde a reculé pour la vingtième année consécutive» en 2025. Pour V-Dem, «la démocratie a reculé au niveau de 1978 pour le citoyen moyen».
Découvrez comment la démocratie dans sa forme la plus élémentaire, à savoir un système garantissant des élections équitables, a évolué dans le monde depuis 1946:
Cependant ces évaluations peuvent varier d’un pays à l’autre. Les deux rapports observent un net recul de la démocratie aux Etats-Unis l’an passé, mais leurs descriptions diffèrent. Pour V-Dem, la rapidité avec laquelle l’administration Trump a concentré le pouvoir est un fait sans précédent. Dans la section du rapport intitulée «Régimes», les États-Unis sont même passés de la catégorie «démocratie libérale» à «démocratie électorale». Freedom House, basé à Washington, a pour sa part également noté d’importants problèmes liés à la liberté d’expression et la corruption en 2025, mais conclut tout de même que les États-Unis restent un pays «libre».
Une autre évaluationLien externe publiée en avril par l’Economist Intelligence Unit (EIU) à Londres offre encore un autre point de vue. Après avoir rétrogradé les Etats-Unis au rang de «démocratie imparfaite» en 2016, l’EIU a noté en 2025 un nouveau recul, mais seulement léger.
Outre le cas des États-Unis, d’autres différences d’appréciation apparaissent. Pour V-Dem, la Hongrie d’Orban était une «autocratie électorale» alors que Freedom House a qualifié ce pays de démocratie «partiellement libre». Pour l’EIU enfin, c’est une «démocratie imparfaite». Autre exemple: l’archipel des îles Fidji a vu sa note s’améliorer auprès de Freedom House, en passant de démocratie «partiellement libre» à «libre» grâce aux progrès réalisés en matière d’indépendance de la justice et l’état de droit. Pour V-Dem, ce pays demeure en «zone grise». Et pour l’EIU, c’est «un régime hybride».
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Les élections ne font pas tout
Carl Henrik Knutsen, chercheur à l’Institut V-Dem, partage l’avis de Kevin Casas-Zamora: définir avec précision le moment exact où la démocratie s’achève n’est pas évident.
Les élections sont probablement «l’aspect clé», dit-il. Mais des pays non démocratiques organisent aussi des scrutins, notamment la Russie. Et même lorsque les élections ne sont pas truquées et les partis d’opposition ne sont pas bannis, d’autres facteurs plus subtils peuvent fausser le jeu, poursuit Carl Henrik Knutsen. Ainsi, un scrutin peut-il être jugé démocratique si un président sortant utilise l’argent de l’État pour s’accaparer la couverture médiatique et booster sa campagne ?
Les conceptions modernes de la démocratie vont donc au-delà des élections et incluent un ensemble de droits et de libertés. D’où le terme de démocratie «libérale». Comme l’explique Carl Henrik Knutsen, V-Dem combine «comme des briques de Lego» dans des indices divers critères tels que la participation et l’égalité, classant ainsi les pays du plus démocratique au moins démocratique. L’an passé, 31 ont été classés dans la catégorie des «démocraties libérales», 56 dans celle des «démocraties électorales», 57 ont été jugés comme «autocraties électorales» et 35 «autocraties fermées».
Le glissement d’une catégorie à une autre est le résultat d’un ensemble assez complexe de facteurs. Reste que dans le contexte actuel de «récession démocratique» à l’échelle mondiale, la dimension «libérale» est particulièrement mise à mal. Cela apparaît clairement dans le cas des États-Unis, selon le chercheur. Le score obtenu dans les indicateurs liés aux élections y est resté stable en 2025. En revanche, les contre-poids du législatif sur l’exécutif, l’indépendance de la justice, la protection des droits civils et la liberté de la presse ont reculé. Cela a contribué à la plus forte baisse enregistrée par les États-Unis sur un an dans l’indice de démocratie libérale.
La carte interactive ci-dessous montre l’évolution de cette forme plus «libérale» de démocratie à travers le monde
Repères déplacés?
Ce recul des volets libéraux justifie-t-il les craintes selon lesquelles la démocratie elle-même serait désormais sur le point de «disparaître» ?
Pour Philip Manow, politologue à l’Université de Siegen en Allemagne, l’extension de la définition occidentale de la démocratie, avec notamment l’inclusion de davantage d’éléments libéraux, a peut-être déplacé indûment des repères – en allant jusqu’à redéfinir la démocratie et les signes de défaillance démocratique. Ainsi, en Hongrie, le conflit entre tribunaux et gouvernement était-il le signal d’un recul démocratique ou relevait-il d’une lutte de pouvoir à la régulière dans un système démocratique concurrentiel? La «crise de la démocratie libérale» pourrait bien n’être que cela: une crise de la démocratie libérale plus que de la démocratie elle-même, avance Philip Manow dans son ouvrage Unter BeobachtungLien externe («En observation»).
Il ajoute qu’il ne s’agit pas uniquement d’une querelle théorique. En 2022, le Parlement européen avait indiqué que la Hongrie n’était plus une démocratie à part entière, mais «une autocratie électorale», faisant ainsi écho à l’Institut V-Dem. «Des élections ont certes lieu, mais le respect des normes et standards démocratiques fait défaut», avaient pointé les parlementaires, exhortant la Commission européenne à exercer une pression budgétaire pour faire avancer des réformes sur place. Cet exemple montre aussi clairement et concrètement comment ces classements peuvent influer sur les politiques et financements.
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Des institutions aux résultats?
Une autre question se pose: le concept même de démocratie ne risque-t-il pas d’être étendu au point qu’il en devienne trop facile – ou clivant politiquement – de parler de sa «fin»?
Professeure de droit constitutionnel à l’Université de Fribourg en Suisse, et représentant la Suisse dans le comité consultatif d’IDEA, Eva Maria Belser privilégie une conception «large» incluant, outre des élections, le respect des droits humains et l’état de droit. Elle dit toutefois se méfier des divisions qui seraient trop rigides entre les «vraies» démocraties et les autres, bien qu’il soit nécessaire de cibler toutes les violations des droits. Après un 20e siècle fait de multiples fractures, «nous n’avons pas besoin d’une désunion mondiale entre systèmes démocratiques et non démocratiques», explique-t-elle.
Elle ajoute que la question cruciale n’est pas de savoir quand la démocratie prend fin mais pourquoi? Et pourquoi de moins en moins de gens sont disposés à la défendre ? En guise de réponse, elle suggère de tenter d’aller au-delà des institutions et se pencher sur les résultats.
La plupart des individus ont surtout des préoccupations concrètes, rappelle-t-elle, citant logement, salaire, éducation, avenir des enfants. «Nous devons accepter le fait que dans plusieurs endroits dans le monde, le système démocratique a débouché sur une déception», analyse-t-elle.
Une occasion de repenser la diversité
Mais difficile pour autant de dire qu’une vision plus axée sur les résultats créérait moins de confusion.
En effet, certains États qui sont loin d’être libres revendiquent déjà le terme de «démocratie». Après tout, la Corée du Nord l’a inscrit dans son nom officiel. D’autres comme la Chine, État autoritaire à la lecture de différents rapports, s’opposent à ce qu’ils considèrent comme des critères exclusivement occidentaux. En 2021, le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi, avait dévoilé la définition chinoise: une vraie démocratie répond «aux besoins du peuple et lui procure un sentiment de participation, de satisfaction et de bénéfice» – il ne s’agit pas de cocher une liste de critères dits libéraux.
Poussée à l’extrême, une telle approche pourrait signifier par exemple qu’une démocratie fondée sur les performances économiques pourrait, théoriquement, être remise en question lors de chaque récession.
Pour Eva Maria Belser, des repères restent essentiels, en particulier les droits fondamentaux. «Le fait de pouvoir s’exprimer librement et pouvoir être entendu sont du ressort de la dignité humaine. Voilà qui me semble universel», résume-t-elle. Plus généralement, la diversité en matière de démocratie aura sans doute toujours cours avec une marge d’interprétation énorme pour un système gouvernemental régi par le principe «du peuple, par le peuple, pour le peuple». Elle conclut que les défis auxquels la démocratie libérale est confrontée pourraient être l’occasion «de nous asseoir ensemble, de discuter et d’améliorer notre compréhension de ce qu’est, pourrait être et devrait être la démocratie». Et définir aussi qu’elles en sont ses limites.
Relu et vérifié par Benjamin von Wyl/ts, traduit de l’allemand par Alain Meyer/ptur
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