L’effondrement de l’armée suédoise
La Suisse a-t-elle encore besoin d’une défense militaire dans un contexte européen désormais pacifié, s’interroge l’ancien éditeur et journaliste Bertil Galland. On semble ignorer, dit-il, les mesures drastiques prises dans ce domaine par la Suède, notre consœur par son statut de neutralité.
Pas un jour ne passe sans que la presse publie des tableaux comparatifs qui classent les pays européens selon leur rang financier, économique, social ou militaire. La Suisse, qui n’est membre ni de l’Union européenne (UE) ni de l’OTAN, y brille par le vide: souvent son nom manque dans ces informations.
Plus grave est l’absence de nos représentants en des réunions importantes. Nos ambassadeurs sont contraints de s’informer après coup des travaux de certains groupes d’experts, par exemple ceux qui, cette année, en matière de sécurité, ont discuté et réévalué, à moyen et long terme, les risques de conflits, d’attaques cybernétiques, d’attentats terroristes ou de guerres ouvertes sur notre continent.
En vérité, il n’existe pas à cette heure de politique de défense proprement européenne. L’OTAN est entièrement dépendante de la volonté des Etats-Unis. Quant à la Russie, elle retrouve des forces, morales et matérielles, susceptibles de raviver des appétits de reconquête. Le Moyen Orient a ses zones en feu, voisines de la Turquie que certains voudraient voir dans l’UE.
Que fait la Suisse?
A l’écart des Européens qui tentent d’élaborer une commune stratégie, que fait la Suisse? L’opinion publique s’y trouve rassurée par un miracle durable. Nos voisins, et 27 pays à ce jour, se sont engagés, en fait et en droit, à renoncer entre eux à tout conflit armé.
Avec cette paix sans précédent en Europe, avons-nous encore besoin d’une défense militaire? Faut-il nous contenter d’une bonne gendarmerie? La question a été posée par Pierre Nidegger, chef de la police fribourgeoise. Les autorités helvétiques débroussaillent pour leur compte la voie solitaire de notre défense nationale. Le conseiller fédéral Maurer a péniblement élaboré et soumis aux Chambres la dernière version d’un Rapport politique sur la sécurité (Rapolsec) et un Rapport sur l’armée.
Au moment où ces questions sont officiellement débattues, il est curieux que l’opinion publique, au sud de la Baltique, semble ignorer les mesures drastiques qu’a prises la Suède, consœur de la Suisse par son statut de neutralité. Que s’est-il donc passé là-bas? L’armée suédoise s’est effondrée! Rien de moins.
Le service militaire obligatoire a été supprimé. Si l’Etat assume encore la solde de dizaines de milliers d’officiers, de soldats et de spécialistes, c’est avec la mission, en voie d’exécution depuis l’an 2000, de démembrer les douze districts militaires, soit toutes les installations de surveillance et de protection qui couvraient l’immense pays. Les divisions afférentes ont été débandées. La tâche des militaires, gigantesque, est de vendre le capharnaüm des équipements, armes, réserves, bâtiments et domaines de leurs unités. La Suède a vécu sans fanfare ni explosion cette chute de la défense nationale en dominos, un pan de l’armée après l’autre.
Inspiration venue des Etats-Unis
Aucun plan formel n’a pu précéder ou suivre cette liquidation confuse. Elle fut l’un des effets du démembrement de l’URSS et s’est inspirée d’une option militaire venue des Etats-Unis par la guerre du Golfe en 1991. Cette stratégie découla du renoncement à user de moyens nucléaires. Elle impliqua de ne plus se battre au sol, d’assurer la domination totale de l’espace aérien de l’ennemi, de soumettre son territoire à une surveillance continue de haute technicité et de détruire au départ, par téléguidage, les réseaux essentiels et les postes de commandement.
En Suède, la suppression de l’armée traditionnelle n’est pas venue des pacifistes, mais fut préconisée par des officiers portés par le vent américain. Un homme de l’aviation, le général Wiktorin, devenu chef de l’Etat-major général (EMG) en 1994, porta les premiers coups aux divisions terrestres. Et comme la fin de la guerre froide permettait l’optimisme, les partis politiques, de la gauche à la droite, s’accordèrent pour tailler dans les dépenses militaires. La priorité absolue était la réduction des déficits de l’Etat.
Que reste-t-il à la Suède comme défense contre les menaces extérieures? Finie, l’armée, mais il y a des bureaux. Ils travaillent sur des concepts. C’est par exemple l’intégration de la société civile à la politique de sécurité. Les moyens matériels ont disparu, dépassés. Plus de terrains d’exercice ni de manœuvres visibles. Aucun mouvement puissant de protestation ne s’est dessiné. Mais une inquiétude pointe aujourd’hui. Elle s’exprime avec une connaissance approfondie de la scène suédoise et internationale, dans un ouvrage récent d’un professeur d’histoire de Lund, Wilhelm Agrell, Fredens Illusioner (Les illusions de la paix, Ed. Atlantis).
L’auteur souligne qu’aux Etats-Unis les expériences amères d’Irak et d’Afghanistan ont substitué à la théorie de la guerre hors sol la dernière doctrine en date, celle de la guerre asymétrique. Du côté du Kremlin, le camp des optimistes suédois avait applaudi au retour en force de Poutine. Sa modernisation résolue d’une armée en lambeaux a été vue comme la promesse d’une participation active d’une nouvelle Russie aux échanges techniques et commerciaux de la grande Europe. La guerre éclair de Géorgie les a douchés.
Vaud-Bourgogne. Bertil Galland est né en 1931 à Leysin (Vaud) d’un père vaudois et d’une mère suédoise. Il vit actuellement entre Lausanne et la Bourgogne.
Journaliste. Après des études de lettres et de sciences politiques, il se forme comme journaliste.
Editeur. Il est également actif dans l’édition. Il dirige d’abord les «Cahiers de la renaissance vaudoise» de 1953 à 1971, puis crée sa propre maison d’édition en 1971.
Traductions. Entre autres activités, il traduit en français des œuvres scandinaves et crée la collection CH pour faire connaître les auteurs alémaniques et tessinois au public francophone.
NQ. Au plan journalistique, il participe à la création du «Nouveau Quotidien» en 1999.
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