La démocratie directe à l’épreuve des signatures estivales
Avec 28 initiatives populaires en cours, la démocratie directe n’a jamais semblé aussi vivante en Suisse. Faut-il y voir un effet de l’approche des élections et quels sont les nouveaux rituels de récolte des signatures ? Petit tour d’horizon.
«Les initiatives populaires sont prévues pour ceux qui ne font pas les lois. Pendant des décennies, nous n’en avons pas eu besoin, explique Philippe Miauton, secrétaire romand du Parti libéral-radical (PLR, centre droit). Mais aujourd’hui, la donne a changé, l’initiative devient un outil de programme politique. Et elle offre une occasion de battre le pavé, de rencontrer les gens».
Si les Radicaux ont gouverné le pays pratiquement sans partage pendant un siècle depuis la fondation de la Suisse moderne en 1848, le Parti socialiste (PS), entré il y a 70 ans, y a toujours été minoritaire face au centre-droit. Il a donc gardé l’habitude de se servir de l’initiative pour mettre ou remettre à l’agenda les questions qu’il ne réussit pas à faire passer au parlement.
Cet été, il récolte des signatures pour quatre textes, dont deux émanent directement de ses rangs. Et comme les autres, il le fait dans la rue. «Rien ne remplace le contact direct avec les gens, rappelle Andrea Sprecher, de la division ‘campagnes et communication’ du parti à la rose. Surtout en période électorale».
Pré-campagne
Le mot est lâché. Cet activisme sans précédent a évidemment quelque chose à voir avec le prochain renouvellement des deux chambres du parlement, prévu en octobre. En 2007, date des dernières élections fédérales, 11 initiatives étaient en cours. Cette année, partis et organisations ont plus que doublé la mise: 28.
Le lancement d’une initiative s’accompagne toujours d’un certain battage médiatique. Puis vient le temps du contact, des discussions individuelles avec les 100’000 citoyens qu’il faut convaincre de signer si l’on veut voir l’initiative transmise plus haut, discutée au gouvernement et au parlement, et enfin aboutir à une votation populaire.
En ces mois d’été où l’actualité sommeille un peu, avoir une initiative en cours est donc un excellent moyen de faire parler politique au café du coin ou dans les foyers. «Les gens ont du temps, ils sont généralement ouverts, ils parlent volontiers», note Andrea Sprecher.
Les professionnels
Encore faut-il savoir les aborder et maîtriser certaines astuces. Le Parti-démocrate-chrétien (PDC) a lancé cette année sa première initiative depuis des décennies. «Nos membres étaient prêts à descendre dans la rue, mais il a d’abord fallu leur apprendre comment récolter des signatures», avoue Tim Frey, secrétaire général de la formation du centre.
Par exemple, leur expliquer qu’une signature au crayon n’est pas valable. Ou qu’un résident de Berne ne peut pas signer sur la même feuille qu’un citoyen de Bümpliz…
A l’Union démocratique du centre (UDC, droite conservatrice), on est nettement plus professionnel. «La préparation des membres qui vont récolter les signatures est prioritaire. Avec une bonne connaissance du dossier, nos membres acceptent volontiers d’aborder les citoyens pour faire signer nos initiatives. Il faut aussi fixer des indicateurs et des objectifs à tous les échelons de la structure hiérarchique du parti», explique Silvia Baer, secrétaire générale adjointe de la formation qui a lancé le plus d’initiatives ces 20 dernières années.
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Initiative populaire
A chacun son terrain
Les Verts sont eux aussi coutumiers du fait. Et comme les autres, ils choisissent les lieux où ils installent leurs tréteaux en fonction du public-cible. «Nous avons de bons résultats dans les quartiers alternatifs des villes, au marché ou devant le supermarché du coin le samedi, quand les gens ont le temps», explique Christine Badertscher, responsable des campagnes du Parti écologiste suisse.
La sortie des bureaux de vote est également un bon plan. Dans ce pays où les citoyens sont appelés aux urnes quatre fois par an, cela donne autant d’occasions de rencontrer des gens motivés par la politique.
Pour son initiative sur l’économie verte, le parti a également commencé à s’installer… dans les déchetteries où chacun est censé apporter ce qui ne doit pas finir à l’usine d’incinération. Une première qui donne d’excellents résultats, puisque les gens qui viennent là sont en principe sensibilisés aux questions écologiques.
Et puis, il y a les grands rassemblement de l’été. Si l’UDC, qui s’adresse en principe à un électorat plutôt conservateur, préfère les grandes foires de tradition agricole, Socialistes, Verts et autres militants de gauche se frottent volontiers aux foules bigarrées des Open Air musicaux comme Paléo ou le Gurten. «Cette année, j’ai vu qu’une personne sur trois environ était intéressée. Ils signent assez facilement, parce que c’est plus facile que d’aller voter», relève Christine Badertscher.
Et les chiffres lui donnent raison: les jeunes, qui constituent l’essentiel du public de ces festivals, sont aussi l’électorat le moins assidu.
Le grand luxe
A l’approche du 1er Août, date de la fête nationale, tous les ménages suisses ont reçu par la poste un dépliant de facture élégante, envoyé par l’UDC pour faire signer sa nouvelle initiative contre «l’immigration massive». Le coup est pratiquement assuré de porter: sur trois millions d’envois, il se trouvera bien 100’000 personnes pour répondre.
Une stratégie qui ne fait pas rêver Philippe Miauton: «nous avons 130’000 membres au PLR. Il suffirait de leur envoyer à chacun une lettre pour avoir 100’000 signatures. Mais notre but, c’est d’aller au-devant de la population». Et chez les Socialistes, comme chez les Verts, on n’a jamais même envisagé une action pareille. Totalement hors de prix.
«Ce seul envoi a coûté à l’UDC plus que tout notre budget de campagne pour les élections, qui est de trois millions», avance Tim Frey, du PDC. Vrai ? Silivia Baer ne nous le dira pas. «Toute agence de publicité est à même de calculer le prix d’un tel investissement», se borne à répondre la voix de l’UDC.
Record. En cette année électorale, on n’avait jamais vu fleurir ou mûrir autant d’initiatives populaires. Huit sont en attente d’examen par le Conseil fédéral (gouvernement), huit en attente devant le parlement, deux prêtes à passer en votation, et surtout…
28 textes sont au stade de la récolte des signatures. Les sujets vont de la sortie du nucléaire et de la promotion de l’économie verte, thèmes chers à la gauche et aux Verts, au frein à l’immigration, fonds de commerce de l’UDC. Mais pas seulement, puisque les Démocrates suisses (extrême droite) veulent aussi en appeler au peuple pour «stabiliser la population totale» et qu’un groupement nommé Ecopop crie «Halte à la surpopulation» au nom de l’écologie.
Même le centre et le centre droit s’y mettent. Chose plutôt rare, les deux plus anciens partis gouvernementaux collectent actuellement des signatures. Les démocrates-chrétiens roulent pour deux initiatives jumelles sur la fiscalité et l’aide aux familles et les libéraux-radicaux veulent dire «Stop à la bureaucratie !»
Et les autres. Les syndicats veulent des salaires équitables, le Groupe pour une Suisse sans armée veut abolir l’obligation de servir et les associations d’étudiants veulent de meilleures bourses d’études. Parmi les autres initiatives émanant de groupements moins structurés, on trouve un peu de tout, de la suppression de redevance radio-TV au contrôle populaire de la Banque nationale, en passant par un assouplissement de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, le rétablissement de la peine de mort pour certains cas graves ou l’intégration de la Déclaration universelle des droits de l’homme dans la Constitution fédérale.
Signer une initiative en ligne ? Ce n’est pas directement possible, puisque la Chancellerie fédérale (qui vérifie les signatures) ne reçoit au final que des feuilles manuscrites. Par contre, chacun peut télécharger une de ces feuilles, l’imprimer, la signer ou la faire signer et la renvoyer par la poste. Mais aux dires des stratèges des campagnes, la moisson est très mince. En fait, ce sont surtout les membres des partis et les récolteurs de signatures qui se servent de ce moyen.
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