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Le long chemin vers le droit de vote des femmes

«Défendez vos droits», conseille Hanna Sahlfeld-Singer aux jeunes femmes

Hanna Sahlfeld-Singer (au centre) lors d'une table ronde sur les carrières professionnelles des femmes en 2019. Anthony Anex/Keystone

Hanna Sahlfeld-Singer a été l'une des premières femmes élues au Parlement suisse en 1971. Elle a milité toute sa vie pour les droits des femmes et a payé le prix fort pour son engagement. Cette politicienne suisse de la première heure partage ses souvenirs.

Ce contenu a été publié le 06 février 2021 - 11:00
Propos recueillis par Urs Geiser

Hanna Sahlfeld-Singer vit en Allemagne depuis 45 ans et elle est probablement l'une des Suissesses de l'étranger les plus connues. Une conséquence inattendue du succès de son combat politique en faveur du suffrage féminin en Suisse.

La pasteure, aujourd’hui âgée de 77 ans, ne laisse transparaître aucune amertume. Il est pourtant frappant de constater à quel point les obstacles ont été nombreux sur sa route et celle de sa famille.

SWI swissinfo.ch consacre une série aux 50 ans du suffrage féminin

Le peuple helvétique a voté pour accorder le droit de vote aux femmes le 7 février 1971. La Suisse a donc été l'un des derniers pays à introduire le suffrage universel. Souvent citée comme un modèle de démocratie directe au niveau international, la Confédération est en fait une jeune démocratie libérale.

SWI swissinfo.ch consacre une série spéciale à cet anniversaire assez peu glorieux. Le premier épisode est consacré à Appenzell Rhodes-Intérieures, qui a été le dernier canton de Suisse à introduire le suffrage féminin aux niveaux cantonal et municipal, en 1991.

Le 4 mars, swissinfo.ch organisera une table ronde numérique en allemand sur le thème des 50 ans du droit de vote des femmes. Intitulé «50 Jahre Frauenstimmrecht: Alte Machtfrage, neuer Kampf mit neuen Köpfen», l'événement traitera des nouveaux mouvements tels que la Grève des femmes, la Grève du Climat, Me Too ou encore Black Lives Matter, tous fortement influencés par les femmes.

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De prime abord, Hanna Sahlfeld-Singer juge la grande attention médiatique accordée à son histoire un peu disproportionnée. Elle constate avec surprise que le souvenir du vote historique d'il y a 50 ans suscite encore l’émotion aujourd'hui.

«Le 7 février 1971, nous rentrions en Suisse après un voyage privé en Allemagne du Nord. Le soir, nous avons regardé le journal télévisé à l'hôtel et la nouvelle est tombée: les femmes suisses avaient obtenu le droit de vote.

Mon mari et moi avons crié de joie! C'était - et ça l’est encore aujourd'hui - un moment extraordinaire et émouvant.

Mais, pour moi, il était clair que cette décision n’aurait que peu d’effets concrets dans l’immédiat. Dans le canton de Saint-Gall, où nous vivions à l'époque, les femmes n'avaient toujours pas leur mot à dire dans la politique locale ou régionale. Au sein de l'Église réformée, au moins, les femmes avaient le droit de vote. J'ai donc eu ma première 'expérience parlementaire' au synode de l'Église.

Je ne me souviens pas de réactions à ce vote dans mon entourage, ni de conversations à ce propos avec d'autres femmes. Ma vie quotidienne se déroulait normalement, j'étais occupée par mon travail à la paroisse, qui impliquait de rendre régulièrement visite à des malades.

Adolescente, j’avais déjà conscience que les femmes étaient désavantagées dans la société, car elles étaient exclues de la prise de décisions. Nous abordions aussi ce sujet avec mes parents.

Dans mon métier, j'ai moi-même expérimenté l'inégalité. En tant que ministre ordonnée et femme mariée, je ne me voyais proposer que des postes temporaires et à temps partiel. Mais au moins, ma position sur les questions sociétales était connue du public, puisque j'avais déjà fait des discours à l’occasion de la Fête nationale suisse avant 1971. Mon mari, pasteur de nationalité allemande, me transmettait les demandes des autorités communales pour prononcer les discours du 1er-Août.

Les gens savaient donc que j'étais non seulement capable de prêcher, mais aussi d’avoir une pensée politique.

Mon discours de 1970 a été critiqué. Au lieu de chanter les louanges de la Suisse, je me suis permis de réclamer davantage de respect pour les opinions divergentes. J'ai aussi demandé l’introduction d’un service civil destiné aux hommes qui refusent d'effectuer leur service obligatoire dans l'armée par conviction.

Il est difficile de se rappeler les conditions qui prévalaient à l'époque, quand on voit les femmes d’aujourd’hui participer naturellement à la vie sociale et politique. En tant que pasteure, par exemple, j'étais membre de la commission scolaire chargée de l'artisanat et des cours d'économie domestique pour les filles. Je le faisais avec joie, mais à l’époque il était exclu et inimaginable pour l’opinion publique et les autorités que les femmes aient leur mot à dire dans d'autres domaines.

À l'approche des élections législatives d'octobre 1971, les partis politiques ont commencé à chercher des femmes pour se présenter aux élections. Seul le Parti socialiste était envisageable pour moi, car il était engagé depuis longtemps en faveur de l'égalité en matière de droits politiques.

Hanna Sahlfeld-Singer prend son siège au Parlement en décembre 1971. A côté d'elle, deux de ses collègues du parti. Keystone/Str

Ni moi, ni mon mari ou mes parents ne croyions que le oui pourrait l’emporter. Mais il était évident pour moi que si l’on se bat pour quelque chose, on doit aussi être prêt à s’investir. Je me suis donc lancée dans la campagne électorale: du point de vue matériel, l'effort s'est limité à quelques billets de train.

J’ai appris que des hommes d'un autre parti politique de Saint-Gall, les Libéraux, avaient tenté d'empêcher mon élection en recourant à des astuces juridiques. Ils ont fait valoir que les pasteurs ne pouvaient pas être élus au Conseil national en vertu de l'article 75 de la Constitution fédérale suisse. Cette disposition concernait alors les prêtres catholiques.

Il était crucial pour moi de montrer que les femmes pouvaient avoir des revendications et atteindre leurs objectifs. Mais l'idée que je puisse être réellement élue - et que cela aurait d’importantes conséquences sur ma vie – ne m’a pas traversé l’esprit.

Lorsque j’ai remporté l’élection, il a dans un premier temps fallu trouver une solution pour que je puisse continuer à exercer ma profession. J'ai accepté de travailler comme pasteure sans être rémunérée et d'assumer des tâches traditionnellement accomplies par les épouses de pasteurs. Il ne s'agissait plus de prêcher, mais d’exercer comme soignante au sein de la paroisse et de rendre visite aux malades.

Je crois que mes adversaires politiques ont peu apprécié que nous ayons réussi à contrecarrer leur plan pour empêcher mon élection.

L’aide que mes parents et mon mari m’ont fournie avec les enfants pendant cette période a été formidable. À cette époque, il était inhabituel qu'un père s’occupe de changer les couches d'un enfant en bas âge, par exemple.

La situation professionnelle de mon mari est devenue de plus en plus pesante pour nous. Mes adversaires le prenaient pour cible parce qu’il n’était pas suisse. Son travail à la paroisse était scruté avec suspicion et l'ambiance commençait à être malsaine.

Cette situation nous semblait sans issue. Pour y mettre un terme, il s’est mis à chercher un emploi dans une autre paroisse, en vain. Mais nous avions tout de même besoin d'un revenu régulier pour notre famille, qui s’était entretemps agrandie – nous étions désormais quatre. En tant que membre du Conseil national, je n'avais droit à l'époque qu'à une petite indemnité et au remboursement de certains frais, contrairement aux parlementaires d'aujourd'hui.

La situation est devenue plus difficile pour moi aussi, même si j’ai fait de la politique avec beaucoup d’engagement durant mes quatre années passées au Parlement suisse.

J'ai été réélue en 1975 avec un très bon résultat - malgré l’absence de soutien des syndicats, qui étaient dominés par des hommes.

À la fin de la même année, j'ai néanmoins annoncé ma démission du Parlement. Nous nous sommes installés en Allemagne, où mon mari avait trouvé un emploi. Nous avons pris cette décision à la fois pour notre famille et pour exercer notre métier, mais elle a donné lieu à des rumeurs prétendant que mon mari m’avait quittée et que notre modèle moderne de mariage était un échec.

Photo de groupe datant de juillet 1972 avec les 12 premières femmes élues au Parlement suisse. Hanna Sahlfeld-Singer (rangée du haut, à droite) et Gabrielle Nanchen (rangée du bas, deuxième à gauche) sont les seules politiciennes de la première heure encore en vie aujourd'hui. Keystone / Str

Nous vivons en Allemagne depuis 1976 et je n'ai plus été active en politique (du moins pour un parti) depuis. J'ai rapidement trouvé un emploi de pasteure dans un lycée. J'ai également participé à des projets de politique de développement, principalement par le biais de l’Église.

J'ai continué à suivre la politique suisse du mieux possible, par exemple en lisant le quotidien «Neue Zürcher Zeitung». Je participe également aux votations fédérales et aux élections au Conseil national, puisque cette possibilité existe.

Mon expérience en Suisse m'a-t-elle rendue amère? Pas du tout, les choses étaient ainsi à l’époque. J'ai été heureuse d'apprendre que d'autres femmes s’étaient engagées en politique après ma démission du Parlement.

Je dois aussi beaucoup à d'autres femmes qui m’ont précédée dans la lutte pour l'égalité des droits sans en récolter les fruits. Leur engagement a été important pour moi et c'est un plaisir de voir que beaucoup de choses se sont améliorées depuis. Même si nous n'avons pas encore atteint notre objectif.

Ce que je veux dire à la jeune génération de femmes, c’est: ‘soyez vigilantes, défendez vos droits’. On tombe dans les escaliers plus vite qu’on ne les remonte.

Pour moi, il est encore important de souligner que ce ne sont pas des motivations égoïstes qui nous animent. Il peut certes s’avérer plus efficace de régler les petits problèmes au niveau interpersonnel mais, pour les questions plus importantes, on a besoin de solutions politiques.»

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