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Ancien responsable de l’UNRWA, Pierre Krähenbühl espère sa réhabilitation par l’ONU

En juillet 2012, dans le camp de réfugiés de Jabaliya, au nord de la bande de Gaza. Les écoles de l’UNRWA y accueillent environs 280'000 élèves. Keystone / Ali Ali

Le Suisse Pierre Krähenbühl entrevoit une clôture prochaine des accusations lancées à son encontre en 2019 et note une évolution de la position de Berne. L’ancien commissaire général de l’agence onusienne en charge des réfugiés palestiniens s’en explique à swissinfo.ch.

Ce contenu a été publié le 26 février 2021 - 12:02

Nommé en novembre 2013 à la tête de l’UNRWA, Pierre Krähenbühl était l’un des Suisses les plus hauts placés au sein de l’Organisation des Nations Unies, l’un des plus exposés aux pressions aussi, vu la charge politique qui pèse sur le conflit israélo-palestinien et le chaos qui s’est développé depuis 10 ans au Proche-Orient.

Pierre Krähenbühl en 2018. © Keystone / Martial Trezzini

C’est avec l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche que les ennuis ont réellement commencé pour Pierre Krähenbühl. Le retrait des États-Unis de l’agence s’est matérialisé par l’arrêt de ses contributions financières pour l’année 2018. Un trou financier de 300 millions de dollars que Pierre Krähenbühl a réussi à combler en obtenant un soutien supplémentaire d’une quarantaine d’États.

En 2019, le Genevois s’est vu accusé par des employés de l’agence d’abus de pouvoir, de népotisme, de relation inappropriée avec une proche collaboratrice et de discriminations. S’en est suivi une enquête de l’ONU dont les conclusions exemptent largement Pierre Krähenbühl des accusations portées à son encontre, selon un reportage retentissantLien externe de la télévision publique suisse diffusé en décembre dernier. Peu soutenu, voire abandonné par la diplomatie helvétique, Pierre Krähenbühl a démissionné de son poste en novembre 2019. Signe d’espoir pour l’ancien responsable, le ministre des affaires étrangères Ignazio Cassis a déclaré début février au quotidien Le TempsLien externe: «La Suisse a demandé à l’ONU qu’elle publie ces documents pour des raisons de transparence.»  

swissinfo.ch: N’est-ce pas précisément pour avoir surmonté en 2018 le trou financier causé par les États-Unis que vous avez eu droit à cette campagne de dénigrement?

Pierre Krähenbühl: Il y a certainement de cela. Je ne dispose pas de preuves qui montrent un lien entre les attaques politiques et financières et le rapport initial constitué de plaintes venues de l’intérieur de l’UNRWA. Mais dès qu’il a fuité dans la presse à l’été 2019, le rapport a fait l’objet d’une instrumentalisation politique. Nous sommes passés d’une attaque financière en 2018 à une attaque politique et personnelle en 2019. Je suis convaincu qu’on n’a pas pardonné à moi-même et l’UNRWA d’avoir surmonté cette crise.

Lors de sa visite dans un camp de l’UNRWA en Jordanie, Ignazio Cassis vous avait-il fait part de ses interrogations, en particulier celle portant sur une agence qui ferait selon lui partie du problème et non de la solution, soit un élément de langage récurrent de la part des États-Unis et d’Israël?

Nous savions qu’il avait une sensibilité différente de celle de ses prédécesseurs face au conflit israélo-palestinien. Un changement d’attitude qui n’a rien d’inhabituel dans les pays européens.

La visite elle-même s’était bien déroulée. Tant la délégation suisse que l’équipe de l’UNRWA avaient le sentiment que c’était une bonne visite. Durant notre tête-à-tête, le conseiller fédéral a posé beaucoup de questions, montrant un intérêt réel. Nous avons donc été très surpris de lire cette formule dans l’interview donnée à son retour, puisqu’elle n’était pas apparue dans nos discussions. Ces propos perçus comme un changement de cap de la Suisse ont également créé la surprise au Moyen-Orient, habitué à la constance des positions sur le conflit, comme me l’ont dit plusieurs ministres.

Le Conseil fédéral ayant clarifié la position suisse dans la foulée de ces propos, cela m’a permis de souligner la continuité de la politique suisse au Moyen-OrientLien externe et de son soutien à l’UNRWA.

L’affaire dont vous avez été victime a-t-elle évolué depuis la révélation du rapport final de l’ONU par l’émission Temps Présent en décembre dernier?

Ce qui a changé, c’est la perception générale des événements en 2018 et 2019. Cette émission a grandement contribué à clarifier cette période de crise, son contexte et les résultats de l’enquête menée par l’ONU. Elle a aussi suscité un nombre important de réactions des médias et des citoyens.

En outre, Berne soutient maintenant la demande de clarification et la clôture de ce dossier par New York. C’est l’objectif essentiel de cette affaire. J’accueille positivement l’intervention de Berne qui viserait un objectif réalisable: une lettre conclusive du secrétariat général de l’ONU à toute cette procédure mentionnant les conclusions de l’enquête pour dire que rien d’important n’a été retenu des accusations multiples et graves à mon encontre. Ce n’est pas à la Suisse de le faire en premier, mais bien à l’ONU.

Le secrétaire général (António Guterres) m’a en effet appelé en novembre 2019 pour me dire que les accusations de corruptions, de fraudes, de mauvaise gestion, de relations sentimentales avaient toutes été écartées. C’était l’essentiel. Cela dit, les erreurs sont inévitables quand vous gérez une telle agence sous haute pression et constituée de 30'000 personnes.

Ce feu vert de Berne était-il un prérequis pour que le secrétaire général de l’ONU mette un terme à l’affaire?

L’ONU pouvait agir de son propre chef. Ma démission en novembre 2019 avait, selon New York, suspendu la procédure. Les conclusions de l’enquête ayant abouti, il est donc possible de clore ce chapitre.

Sans vouloir spéculer sur les retards pris, je pense que le changement d’administration aux États-Unis donne un contexte plus favorable à la conclusion de cette affaire.

Ce changement d’administration a des effets palpables pour le Proche-Orient. Y compris pour l’UNRWA?

Je le souhaite. Les États-Unis ont été le principal donateur de l’UNRWA pendant 65 ans. Parmi les raisons de cet engagement au long court de Washington figure le soutien aux réfugiés palestiniens, comme à Israël. Les États-Unis ont été à la fois très généreux et parfois critiques, ce que certains n’ont pas pleinement réalisé en Suisse. C’est cette trajectoire que l’administration Trump a cherché à rompre, en déménageant l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et en mettant un terme au financement de l’UNRWA. L’agence s’est retrouvée dans une crise existentielle. Nous avons décidé de ne pas plier devant cette forme de diktat. Et nous avons réussi à mobiliser plus de 40 pays qui ont augmenté leur financement.

La nouvelle administration Biden a déjà annoncé sa volonté de réengagement avec l’UNRWA. Ce serait la reprise d’un partenariat déjà ancien.

Vous étiez le premier commissaire général à ne pas sortir du sérail diplomatique (tout comme votre adjointe américaine). N’était-ce pas une faiblesse de base pour un poste si exposé?

Quand j’ai présenté ma candidature en 2013, la Suisse aurait pu simplement prendre note. Mais elle a décidé de la soutenir officiellement par une lettre du président de la Confédération Ueli Maurer au secrétaire général de l’ONU Ban-Ki-moon. Et toute la diplomatie suisse s’est activement coordonnée et engagée auprès des États en faveur de ma candidature.

J’ai ainsi pu découvrir ce que signifiait d’avoir le soutien de son pays. La candidature de mon adjointe Sandra Mitchell a joui du même soutien de son pays. Nous n’étions pas des diplomates de carrière. Nous venions des organisations humanitaires. Mais l’engagement de nos deux pays a été très fort. Le souci principal de Ban Ki-moon lors du recrutement était de savoir si j’avais de bonnes compétences pour mobiliser les donateurs et mener des levées de fonds. C’était déjà le talon d’Achille de l’UNRWA et il fallait trouver le moyen d’assurer sa stabilité financière.

Et c’est bien l’administration Trump qui a créé la rupture dans le cadre d’une politique hostile au système multilatéral, comme me l’avait déclaré en 2018 le président français Emmanuel Macron.

Est-ce que l’UNRWA est en mesure de négocier avec les pays hôtes des assouplissements des statuts conférés aux réfugiés palestiniens, particulièrement restrictifs au Liban par exemple, suite au rôle de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) durant la guerre civile?

Il est important de ne pas perdre de vue ce qui est au cœur du débat et de l’action de l’UNRWA: la destinée et la dignité des 5 millions et demi de personnes vivant dans des camps depuis des décennies dans l’une des régions les plus instables du globe.

Au Liban, le statut des réfugiés est particulièrement restrictif. C’est en effet un héritage de la guerre civile. Ils sont pratiquement exclus du marché du travail, privés de toute perspective économique et sociale.

Mais leur situation est également bouchée ailleurs.

Quelque 70% de la population de Gaza sont des réfugiés, les écoles de l’UNRWA accueillent 280´000 élèves dont la plupart ne sont jamais sortis de la bande de Gaza. Imaginez quel genre de perspective peut offrir ce territoire régulièrement confronté à la guerre, aux blocus, au chômage. En Cisjordanie, les camps palestiniens subissent les affres de l’occupation israélienne.

En Syrie où les Palestiniens étaient les mieux accueillis avec notamment l’accès à l’emploi et à l’ouverture d’entreprises, tout a volé en éclat avec la guerre civile qui dure depuis 10 ans.

«Voir le courage des élèves qui persistent à étudier dans des conditions extrêmement difficiles, souvent des situations de guerre, m’a profondément marqué.»

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Le poids qui pèse sur l’ensemble de cette communauté de réfugiés est donc particulièrement lourd et durable. Mais l’UNRWA a une petite latitude pour améliorer les conditions de vie des Palestiniens, comme nous l’avons fait au Liban et dans les autres pays concernés.

Mais le fond du problème ne sera pas réglé avant une solution politique. Les gens qui critiquent l’UNRWA préfèrent parler du contenu de l’éducation délivrée par l’UNRWA, du statut des réfugiés, plutôt que de se concentrer sur la manière de mettre un terme à ce conflit presque centenaire.

Les accords d’Oslo, l’accord de paix qui est allé le plus loin, prévoyaient justement que les services délivrés par l’UNRWA passent graduellement aux mains de l’État palestinien.

À long terme, quel est le programme le plus important de l’UNRWA?

Il y a un travail essentiel en matière de santé primaire via un réseau de 140 cliniques, des distributions de nourriture ou d’argent permettant de vivre ou de survivre pour les personnes tombées sous le seuil de pauvreté.

Mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est le volet éducation de l’agenceLien externe. Un domaine que je n’avais pas connu de cette manière durant mes 22 années au service du CICR.

Il est souvent reproché aux organisations humanitaires d’être trop centrées dans l’action urgente sans aider les populations sinistrées à retrouver une certaine autonomie à moyen terme.

Avec l’enseignement et la formation professionnelle prodigués par l’UNRWA, j’ai découvert une action extraordinaire. Et partout où j’allais donner une conférence, en Australie, en Suède, en Suisse ou ailleurs, il y avait toujours une personne venant nous dire qu’elle avait étudié dans les écoles de l’UNRWA et qu’elle avait pu ainsi se réaliser professionnellement. Il y avait aussi une part d’amertume éprouvée par la diaspora palestinienne. Mais ce que disent le plus les réfugiés palestiniens de la région, c’est qu’ils peuvent renoncer à beaucoup de choses, mais pas à l’éducation.

Voir le courage des élèves qui persistent à étudier dans des conditions extrêmement difficiles, souvent des situations de guerre, m’a profondément marqué. Cette détermination et cette discipline n’ont pas grand-chose à voir avec ma propre expérience d’écolier en Suisse.

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