Davantage d’argent et de show dans la campagne

Keystone

Si le gouvernement était directement élu par le peuple, beaucoup de choses changeraient dans le système politique suisse. Le charisme et l’argent deviendraient plus importants dans les campagnes. Et la politique partisane marquerait le travail du gouvernement, estiment des experts et des politiciens.

Ce contenu a été publié le 02 avril 2013 - 11:00
swissinfo.ch

Membre du Conseil fédéral de 1995 à 2010 et du gouvernement du canton de Zurich de 1991 à 1995, Moritz Leuenberger a connu de nombreuses élections. Comme conseiller fédéral, il a été élu et réélu par le Parlement. Comme membre de l’exécutif zurichois, il a reçu son mandat directement du peuple.

Si l’initiative demandant l’élection du Conseil fédéral par le peuple était acceptée, le 9 juin, l’argent deviendrait une question centrale, estime l’ancien ministre. «Aussi longtemps que le financement n’est pas transparent, nous sommes un pays en voie de développement démocratique, dit-il. Si chaque membre du Conseil fédéral venait à être soutenu par des sponsors cachés, je trouverais cela catastrophique.»

Pour Moritz Leuenberger, si l’initiative était acceptée, il serait donc «dans tous les cas nécessaire» que la Suisse adopte une loi sur les partis. Pour le moment, en effet, la question du financement des partis politiques n’est absolument pas réglée.

«Chez nous, on peut financer des partis de manière anonyme et avec de grosses sommes, ce qui n’est possible dans aucun autre pays», déclare Oswald Sigg, vice-chancelier de la Confédération et porte-parole du gouvernement de 2005 à 2009. Si l’on observe les pays européens, on voit que les élections nationales, en particulier les présidentielles, «dépendent très fortement des capacités financières des partis», souligne-t-il.

«Campagnes coûteuses»

Oswald Sigg entrevoit donc un «grand danger»: à cause de ce mécanisme, l’argent pourrait jouer un grand rôle dans l’élection du Conseil fédéral. «Ce serait préjudiciable aussi bien pour le Conseil fédéral que pour le système politique Suisse», juge-t-il.

Conseiller en communication et ancien secrétaire général du Parti démocrate-chrétien (1988-1992), Iwan Rickenbacher est également d’avis qu’il faudrait beaucoup plus d’argent qu’aujourd’hui pour une campagne électorale.

«Pour des gens qui ne sont pas très connus de l’opinion publique en tant qu’entrepreneur ou de par leur fonction dans la société, il serait nécessaire de mener une campagne coûteuse pour être élu», déclare-t-il.

Spécialiste des campagnes, Mark Balsiger fait pour sa part référence à une étude qui a montré qu’il existe aujourd’hui déjà un déséquilibre dans le financement des campagnes électorales. «Cela deviendrait alors encore plus évident», estime-t-il.

Mais avec une élection par le peuple, il serait primordial que le candidat apparaisse en public de manière convaincante, relève Mark Balsiger. «Dans l’idéal, les candidats ont du charisme, peuvent bien s’exprimer, sont éloquents, présentent bien et ont une voix persuasive», estime-t-il. Revers de la médaille: pour pouvoir survivre politiquement, ils devraient consacrer beaucoup plus de temps à leurs apparitions publiques.

L’initiative en bref

Depuis 1848, les membres du Conseil fédéral sont élus par l’Assemblée fédérale (réunion des deux Chambres du Parlement). Tous les quatre ans, au début de chaque nouvelle législature, ils doivent être réélus par les parlementaires – en général une simple formalité.

L’initiative populaire «Election du Conseil fédéral par le peuple» demande que les sept membres du gouvernement soient élus directement par le peuple dans le cadre d’une élection majoritaire à deux tours. Celui qui obtiendrait la majorité absolue serait élu dès le 1er tour. Lors du 2e tour, la majorité simple suffirait pour être élu.

L’ensemble de la Suisse formerait un seul cercle électoral pour cette élection. Mais deux sièges au minimum seraient réservés pour des représentants de la Suisse latine (francophones et italophones).

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Un contenu mis de côté?

Mark Balsiger craint que des personnes devant répondre à de telles exigences ne placent le contenu politique à l’arrière-plan. De plus, il se pourrait «que l’on mette des changements impopulaires en veilleuse et que l’on ne se consacre plus qu’à des dossiers qui peuvent rapporter quelque chose électoralement».

Cet argument est étroitement lié au système bipartite pratiqué dans de nombreux autres pays, estime Moritz Leuenberger. «Là-bas, chacun lutte pour conquérir le centre et les partis s’y adaptent toujours plus», juge l’ancien ministre. Cela peut conduire à ce que certains thèmes soient traités et d’autres pas. «Cela n’a plus rien à voir avec la réalité politique», avertit-il.

Gouvernements cantonaux équilibrés

En Suisse, en revanche, «l’idée de proportionnalité est si ancrée que chaque canton – avec de légères variations – élit des gouvernements très équilibrés au niveau de la représentation des différents partis», remarque Moritz Leuenberger. L’ancien ministre évoque ici le fait que les gouvernements cantonaux sont élus directement par le peuple.

En tant qu’ancien membre du gouvernement zurichois, il a lui-même vécu à plusieurs reprises ces élections. A chaque fois, la campagne a commencé environ six mois avant le jour de l’élection.

«Avant chaque apparition publique, que ce soit devant notre propre parti, dans le cadre d’un débat ou dans les médias, nous nous sommes demandés, au sein de l’exécutif, comment faire pour, d’une part, pouvoir nous profiler avec notre position de principe et, d’autre part, pour ne pas porter atteinte à la collégialité et au consensus qui avait été obtenu. Ce souci allait si loin que nous avons fait des exercices sur la manière d’y parvenir», se souvient Moritz Leuenberger.

Ce dernier réfute donc totalement l’argument selon lequel un conseiller fédéral élu par le peuple serait en campagne permanente. Ce qui, précise-t-il, ne signifie cependant pas qu’il soit en faveur de l’initiative.

Iwan Rickenbacher est également d’avis que les exécutifs cantonaux et communaux «fonctionnent de manière collégiale, bien qu’ils doivent lutter tous les quatre ans dans une campagne et qu’ils sont en grande partie fortement liés à leur parti.»

Question de la stabilité

Oswald Sigg est par contre persuadé que l’élection du Conseil fédéral par le peuple «mettrait le système sens dessus dessous». Pour son ancien porte-parole, l’avantage du Conseil fédéral est «d’être déchargé d’une campagne d’élection nationale et de n’être soumis qu’à l’Assemblée fédérale, organe face auquel il est responsable. C’est très certainement aussi un élément essentiel de la stabilité de l’institution du Conseil fédéral.»

Moritz Leuenberger ne croit en revanche pas qu’une élection directe par le peuple rendrait le gouvernement moins stable. «Ce problème de stabilité est certes à observer, mais il n’a rien à voir avec une élection par le peuple, juge-t-il. L’élection directe renforcerait l’indépendance de l’exécutif par rapport au Parlement. Le danger vient plutôt des partis politiques qui essaient aujourd’hui déjà d’instrumentaliser leurs représentants au Conseil fédéral.»

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