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Le CICR, un instrument des intérêts suisses?

Les liens étroits entre la Suisse et le CICR jusque dans leurs emblèmes respectifs. Ruedi Widmer

Dès ses origines, la Croix-Rouge internationale se trouve au croisement des intérêts philanthropiques, économiques et politiques de la Suisse. Une convergence qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui, avec parfois de funestes conséquences. 

Ce contenu a été publié le 12 août 2017 - 11:00
Frédéric Burnand Genève

«Pragmatisme et flexibilité.» C’est la formule de l’historienne Beatrice Veyrassat pour qualifier la capacité d’adaptation de la Confédération suisse et de son économie au 19e siècle. Elle s’applique aussi largement à la création et au développement du Comité international de la Croix-Rouge, hier comme aujourd’hui.

Sur le plan diplomatique, l’action humanitaire du CICR, neutre et impartiale, est un argument central qui permet au gouvernement de défendre sa neutralité quand elle est contestée. Pour la grande industrie suisse, cette neutralité au service des victimes de la guerre offre une image aussi positive qu’essentielle.

Il n’est donc pas étonnant que Peter Maurer célèbre ouvertement la relation toujours plus intense entre le CICR et le monde économique, alors que les Etats assument de plus en plus difficilement leur rôle.

Dans une plaquette destinée aux entreprises donatrices éditée en novembre 2016, le président du CICR invoque «la relation constructive que notre institution entretient avec le secteur privé depuis sa fondation il y a plus de 150 ans. Qu’il s’agisse du soutien financier de la première heure des banques genevoises et de particuliers ou de la création du Corporate Support Group par exemple, le CICR apprécie et cultive le lien qu’il a noué avec le secteur privé. Depuis une dizaine d’années, ce lien s’est renforcé et considérablement développé.»

«Des opportunités et des marchés nouveaux»

Ancien diplomate et secrétaire d'Etat, Peter Maurer ajoute: «Le secteur privé fait preuve d’une richesse d’idées, d’expériences et de ressources (…) devenue essentielle pour aider le CICR à mieux accomplir sa mission. Réciproquement, la collaboration intersectorielle qui s’exerce dans les environnements sensibles offre à nos partenaires du secteur privé des opportunités et des marchés nouveaux, leur permettant d’être les premiers à proposer leurs produits et leurs services. Toutefois, il reste beaucoup à faire.»

Dans la même brochure, le CICR précise qu’il participe depuis 2005 au Forum économique mondial (WEF) de Davos et que le président du CICR est membre de son conseil de fondation depuis novembre 2014. Un Forum qui d'ailleurs rappelle le rôle joué par les sociétés suisses de géographie au 19e siècle.

Pourtant, parmi les membres et partenaires du WEF figurent quelques-uns des poids lourds de l’industrie de l’armement, comme l’entreprise européenne Airbus Defence and Space, la britannique BAE Systems ou l’américaine Lockheed Martin.

«Responsabilité sociale»

Mais, après tout, le Conseil fédéral a conclu en janvier 2015 un «accord de siège» avec le WEF qui lui confère le statut et les privilèges des organisations internationales établies à Genève et dans le reste de la Suisse.

Rappelons aussi que ce type de partenariat public-privé est en vogue dans la Genève internationale depuis le début du siècle. C’est d’ailleurs au Forum de Davos en janvier 1999 que Kofi Annan, alors secrétaire général des Nations unies, annonce son idée de Pacte mondial (Global Compact) avec le monde de l’économie pour inciter (non pas obliger) les entreprises à respecter les droits de l’homme et les normes internationales du travail au nom de leur «responsabilité sociale». Un partenariat qui a soulevé de nombreux doutes et critiques dans le monde, plusieurs ONG y voyant avant tout un gain d’image pour les entreprises, tout en mettant en doute l’effectivité de cette «responsabilité sociale».

La question pourrait donc se poser pour l’institution humanitaire, comme l’ont fait plusieurs historiens. Car le CICR depuis ses débuts a partie liée avec la politique et l’économie de la Suisse, avec une circulation régulière des dirigeants entre la Confédération, les conseils d’administrations d’entreprises et la direction du CICR.

«Le CICR a en effet été créé et s’est développé en contact étroit et permanent avec la Confédération. Depuis 1864, la Suisse, dépositaire des Conventions de Genève et de leurs Protocoles additionnels, organise les conférences diplomatiques poursuivant l’élaboration du droit international humanitaire, au point que la neutralité du CICR sera progressivement confondue avec celle de la Confédération. Si cette proximité a profité aux deux parties, il semble que la Suisse en soit le principal bénéficiaire», écrivent Thomas David et Bouda Etemad, dans un article questionnant la notion d’impérialisme appliqué à la Suisse paru en en 1998.

Un document, confidentiel à l’époque, du ministère suisse des affaires étrangères (DFAE) dit la même chose. Dans un argumentaire destiné à inciter le gouvernement suisse à verser plus d’argent au CICR, une cheffe de section du DFAE écrit le 30 janvier 1965: 

«Que le CICR se veuille à l’égard du monde indépendant de toute influence et libre de toute allégeance envers un quelconque gouvernement, même le gouvernement suisse, procède du souci de pouvoir invoquer en tout temps  cette indépendance nécessaire pour se mettre à l’abri d’une menace d’emprise étrangère éventuelle. Mais le CICR n’a jamais eu de secrets pour le gouvernement suisse qui a en quelque sorte toujours eu ses entrées au Comité. Pour certains observateurs étrangers, cet attachement est même si manifeste, de même que la réciproque - le CICR est un instrument de la politique suisse - qu’il motiverait l’abstention de certains grands Etats à participer au financement du CICR.»

Une institution inerte face à la shoah

Cette emprise de Berne sur le comité genevois a conduit l’organisation humanitaire à se fourvoyer durant la Seconde Guerre mondiale par sa passivité face à l’entreprise d’extermination des Juifs d’Europe par l’Allemagne nazie. Une question qui a fait l’objet de plusieurs études historiques, le CICR ayant accepté d’ouvrir une partie de ses archives et reconnu officiellement en 2006 un «échec».

Dans une étude sur la question publiée en 2009, Irène Herrmann, historienne, et Daniel Palmieri, chargé de recherches historiques au CICR, écrivent: «Le CICR a-t-il alors failli? La question mérite d’être analysée plus en détail, au prisme d’un concept alors très en vogue, celui de l’apaisement (à l’égard de l’Allemagne nazie, ndr). Dans le cas de l’organisation genevoise, cette politique de conciliation comprit deux volets particuliers: un aspect purement humanitaire, sentiment au cœur même du mandat du CICR, et un pan beaucoup plus politique, allant carrément à l’encontre de la neutralité et de l’indépendance totales que se flattait d’avoir l’institution dans ce domaine.»

Le président du CICR durant ces années dramatiques incarne à lui seul les liens entre la Confédération, la grande industrie et le CICR. Président de l’organisation humanitaire de 1928 à 1944 et ardent défenseur de la plus grande retenue à l’égard du IIIe Reich, Max Huber présidait dans le même temps le conseil d'administration d'Oerlikon (1921-1944) et d'Aluminium Industrie SA (1929-1941). Des entreprises qui ont grandement profité du réarmement du III Reich, l'Allemagne étant le premier partenaire commercial de la Suisse depuis la fin du  XIXe siècle. Pour en savoir plus, se référer au numéro paru en 2015 de la Revue d’histoire de la Shoah, consacré aux Neutres d'Europe face au génocide.

Quelle neutralité ?

Certes, l’époque était exceptionnellement dramatique en Europe, et la Suisse, encerclée par les pays de l’Axe, avait une marge de manœuvre des plus étroites. Mais ce n’est pas la seule fois où la proximité entre le CICR et les dirigeants politiques et économiques de la Suisse a causé des problèmes à l’organisation humanitaire. Lors de la guerre du Biafra (1967-1970) le CICR fut accusé d’être le «service après-vente de Bührle», le fabricant suisse d’armement qui avait vendu des canons au Nigéria en violation des directives fédérales. Et ce alors que la mission du CICR au Biafra était dirigée par August R. Lindt, un ambassadeur spécialement détaché par Berne. 

Si le gouvernement et les milieux économiques suisses ont largement profité de leur proximité avec le CICR, on ne peut que constater qu’avec cette alliance, l’organisation humanitaire a pris, à certains moments de son histoire, de gros risques quant à son indépendance et son impartialité, pourtant au cœur de ses Principes fondamentaux. La neutralité politique de l'Etat suisse ne correspond pas forcément à la neutralité humanitaire que doit observer le CICR. 

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