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L’aide au développement à titre non professionnel: une activité positive et durable?

Bénévoles de l'association Santé-Burkina Suisse sur place. Alexander Melliger

De plus en plus de particuliers fondent des mini-ONG pour soutenir les personnes vulnérables à l’étranger. Cette forme d’aide directe présente de nombreux avantages. La coopération au développement bien établie se montre, toutefois, prudente.

Ce contenu a été publié le 29 décembre 2020 - 15:39

Les deux Suisses Dagmar Nüsser et Michael Beismann ont effectué en 2009 un trekking dans l’Himalaya, au Népal. Ils ont rencontré un directeur d’école à Katmandou, qui les a aussitôt invités dans son village, Betini. Impressionné par l’école du village, le couple a financé l’achat de nouveaux uniformes pour une centaine d’élèves. Ce fut le début d’une amitié et d’un soutien qui perdurent encore aujourd’hui.

Avec Werner Stahel, un autre Suisse qui a également des amis au Népal, Dagmar Nüsser et Michael Beismann ont fondé voici onze ans l’association NEPAL-EDUCATION for ALL (NEfA)Lien externe. Celle-ci promeut la scolarisation des enfants ainsi que l’agriculture biologique à Betini et à Gatlang.

Grâce à la relation d’amitié nouée avec le directeur d’école, l’aide parvient directement aux personnes sur place. À la différence des organisations caritatives bien établies, aucun fonds ne couvre les frais de personnel, de gestion et de marketing. La plupart des dons proviennent du cercle d’amis et de connaissances des fondateurs de l’association. Werner Stahel évoque son engagement: «Les contacts sont enrichissants pour nous. En tant que touristes, nous ne nous sommes parfois pas sentis à notre place. Comme ‘travailleurs humanitaires‘, nous participons à la vie des gens.»

Des enfants devant le bâtiment de l'école à Betini, au Népal. Werner Stahel / NEfA

Les micro-ONG ont la cote

NEfA ne représente pas un cas isolé. «Depuis quelque temps déjà, nous observons un nombre croissant de micro-ONG, que nous appelons des ONG pop-up», explique Fritz Brugger, du Centre pour le développement et la coopération (NADEL) de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). «C’est évidemment le résultat du fait que beaucoup de gens voyagent. La communication et les transferts d’argent sont devenus plus faciles. Parce qu’indignés ou ayant fait de belles rencontres, les gens lancent une initiative, souvent avec beaucoup d’enthousiasme.»

Et Fritz Brugger de poursuivre: «J’ai des sentiments quelque peu mitigés sur l’aide au développement à titre non professionnel.» L’inconvénient est que l’aide dépend beaucoup de la personne qui soutient et de son interlocuteur local, relève-t-il.

En 2013, plusieurs membres de SyriAid et des volontaires ont conduit trois véhicules de transport avec des médicaments et des fournitures hospitalières à Alep. La photo montre le président de l'association, Ashti Amir, avec un garçon, le lendemain d'un attentat à la bombe dans la vieille ville d'Alep. Manu Friedrich

«Beaucoup de travail»

La psychiatre Regina Patrizzi s’est, pour sa part, engagée à temps partiel dans l’aide au développement. Très affectée par la pauvreté lors de ses voyages, elle a créé en 2001 l’association Santé-Burkina SuisseLien externe avec son mari et ses amis. Les dons émanent également d’amis et de connaissances des fondateurs. Ces derniers travaillent à titre exclusivement bénévole. Ils se rendent régulièrement sur place – à leurs frais – pour se rendre compte de l’avancée des projets.

Santé-Burkina Suisse a, par exemple, financé la construction d’un puits pour une école maternelle, subventionné des visites dans un centre de santé où elle a installé des installations solaires, réalisé des potagers pour des femmes et développé l’élevage de moutons. L’association soutient, en outre, les frais de scolarité et de repas annuels pour 150 élèves.

Lors des voyages réguliers et toujours financés par des fonds privés au Burkina, les collaborateurs de Santé-Burkina Suisse ont pu visiter différents projets, comme cette école. Alexander Melliger

Au total, quelque 30’000 francs suisses sont investis chaque année au Burkina Faso. «S’il existait beaucoup de petites associations, nous pourrions faire une grande différence, souligne Regina Patrizzi. Mais cela représente beaucoup de travail.»

L’association admet se demander ce qu’il se passerait si, tout à coup, les fondateurs n’étaient plus capables de poursuivre leur travail. «Heureusement, nous avons trois jeunes au comité», indique Regina Patrizzi.

L'association Santé-Burkina Suisse a financé des plantations de légumes dans plusieurs villages. Alexander Melliger

Réactions sceptiques

Contactée par swissinfo.ch, la Direction du développement et de la coopération (DDC) se montre sceptique face au phénomène des «ONG pop-up»: «Travailler dans des contextes fragiles comporte des risques. Cela nécessite le respect de normes spécifiques pour se protéger soi-même, mais aussi pour soutenir les personnes concernées et ne pas leur nuire.»

Alliance Sud, qui regroupe plusieurs organisations caritatives suisses, a un point de vue plus nuancé: «Si les partenaires sur place gèrent de manière professionnelle les dons qui leur sont versés et rendent compte de leur activité de manière transparente, alors il n’y a aucune raison de s’opposer à cette forme d’aide directe», déclare Daniel Hitzig, responsable médias.

Mais ce dernier y voit aussi des points faibles: «L’aide humanitaire et la coopération au développement requièrent une grande expérience, du savoir-faire et de la persévérance. Ce n’est pas sans raison que les organisations professionnelles disposent de structures et d’instruments appropriés, que des évaluations ainsi que des audits internes et externes sont menés régulièrement et que l’efficacité des projets est examinée via les meilleures méthodes disponibles. Les mini-ONG ne peuvent pas offrir tout cela: c’est au-delà de leurs capacités», souligne Daniel Hitzig.

Plusieurs scandales

Pourtant, ces mécanismes n’ont pas empêché l’apparition de scandales. Caritas a été secoué par une affaire de corruption en 2007. Un coordinateur de projet de l’Entraide protestante suisse (EPER) a détourné près d’un million de francs suisses en 2008. Et des employés de l’organisation britannique Oxfam – dont la Suisse finance des projets – ont exigé des rapports sexuels de femmes vulnérables en échange de biens de première nécessité. L’exemple le plus récent: la Suisse aurait soutenu pendant des années une organisation caritative dont la direction était composée de plusieurs personnes antisémites et islamistesLien externe, selon les journaux.

Alexander Melliger

Autre critique récurrente: une part importante des dons est allouée au marketing, à la collecte de fonds et aux frais administratifs. De surcroît, des cadres d’organisations perçoivent parfois des salaires élevés.

Renforcer la collaboration

Quelle est donc la meilleure démarche? La question est peut-être vaine: «Nous ne nous voyons pas du tout en concurrence avec les grandes organisations, affirme Regina Patrizzi. Petits et grands organismes peuvent apporter une aide significative, et la collaboration peut être très fructueuse.» Regina Patrizzi évoque sa propre expérience: au cours des premières années, son association a mis en œuvre des projets en coordination avec Solidar Suisse, qui a supervisé la qualité du travail.

La petite association Santé-Burkina Suisse a également collaboré avec l'organisation SolidarSuisse, déjà bien établie. Alexander Melliger

Daniel Hitzig, d’Alliance Sud, va dans le même sens. L’engagement des organisations professionnelles et celui des «mini-ONG» ne s’excluent pas mutuellement, selon lui: «De nombreuses personnes font les deux.»

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