Un empoisonnement probable mais non prouvé
Très prudent, le rapport des scientifiques suisses confirme un empoisonnement au polonium de l’ancien dirigeant palestinien Yasser Arafat, mais ne peut «ni affirmer ni exclure» que c’est la cause du décès. Beaucoup de zones d’ombres subsistent dans ce feuilleton juridico-politique de neuf ans.
«Les analyses des échantillons ont montré une quantité anormale de polonium 210 et de plomb: l’hypothèse de l’empoisonnement peut en conséquence être confirmée raisonnablement», ont indiqué le directeur du Centre universitaire romand de médecine légale de Genève Patrice Mangin et le directeur de l’Institut de radiophysique de Lausanne François Bochud. Ils s’exprimaient au cours d’une conférence de presse organisée jeudi à la suite de la publication de leur rapport mercredi par la chaîne qatarie de télévision Al-Jazeera.
Les scientifiques ont effectué des analyses toxicologiques, biologiques et analysé le dossier médical du leader défunt de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). La tâche s’est avérée compliquée par la longue période de neuf ans qui s’est écoulée entre la mort d’Arafat en 2004 et le début des recherches en 2012.
«L’analyse du dossier médical nous a permis de formuler l’hypothèse d’un empoisonnement, confortée par les symptômes présentés par le défunt», ont souligné les experts.
«Pas un accident»
«Nous avons décidé de mesurer le niveau de polonium parce que cette substance a été employée dans un cas analogue d’empoisonnement», ont encore indiqué les experts, se référant à l’intoxication au polonium imputée au décès de l’agent secret russe Alexandre Litvinenko en 2006.
«Une telle quantité de polonium 210 ne peut pas être ingérée de manière accidentelle. Ceci implique l’intervention d’une autre personne», ont-ils ajouté, en déplorant qu’il n’y ait pas eu d’autopsie.
Signé par une dizaines de scientifiques des deux instituts suisses, le Rapport médico-légal sur feu le président Yasser Arafat, un texte d’une centaine de pages, a été remis le 5 novembre à l’Autorité palestinienne à Ramallah ainsi qu’à la veuve du leader palestinien.
C’est en effet à la suite d’une plainte pour assassinat déposée par Souha Arafat, en 2012 à Paris, qu’une enquête a été ouverte. C’est ainsi qu’une soixantaine de prélèvements ont été effectués sur la dépouille du raïs à Ramallah, en Cisjordanie, et répartis entre trois équipes scientifiques, suisse, française et russe.
Face à ce nouveau développement, la direction palestinienne a répété jeudi qu’elle souhaitait saisir la justice internationale. «Le polonium est une substance détenue uniquement par des États et non des individus, ce qui signifie que le crime a été commis par un État», a déclaré Wassel Abou Youssef, membre du Comité exécutif de l’OLP.
Cet élément (Po) très toxique a été découvert à la fin du XIXème siècle par la Prix Nobel de chimie Marie Curie. Ce métal pauvre et très volatil est présent naturellement à l’état de traces dans les minerais d’uranium.
L’isotope à la durée de vie la plus courte est le polonium 210. Sa radioactivité est élevée et il dégage une forte chaleur: une capsule contenant environ un demi-gramme peut dépasser 500° C. Cette propriété a été utilisée pour des générateurs thermo-électriques utilisés par exemple dans le domaine spatial comme source d’énergie pour les satellites.
L’absorption de 1 à 10 microgrammes est suffisante pour provoquer la mort.
«Pas de bataille d’experts»
De son côté, la veuve du raïs dénonce un «assassinat politique». Ces résultats «confirment tous nos doutes, a déclaré Souha Arafat, précisant cependant ne pouvoir «accuser personne. Les Français conduisent une enquête sérieuse. Cela prend du temps.»
Reste à connaître les conclusion des rapports russe et français. Mais il ne devrait pas y avoir de «bataille d’experts», selon Marc Bonnant, avocat genevois de Souha Arafat. «Dans la mesure où les scientifiques sont partis d’un réel identique, ils devraient tous obtenir des résultats similaires», a-t-il déclaré jeudi dans Le Temps.
Me Bonnant est convaincu: «Les experts font montre de toutes les prudences de la rigueur scientifique. Mais les conclusions sont explicites. Dès lors une question se pose: Qui est l’assassin?» Et de mentionner «des services secrets étrangers (…) les Israéliens, ou une dissidence palestinienne, voire des familiers du défunt».
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