Pourquoi construit-on peu de buildings en Suisse?

Roland Schmid / 13 Photo

Il existe relativement peu de tours d’habitation en Suisse. Les premières tentatives, dans les années 1960 et 1970, ont rapidement été décriées. Ce n’est que depuis les années 2010 que l’on assiste à un retour timide de la construction de nouveaux immeubles de grande hauteur.

Ce contenu a été publié le 15 juillet 2020 - 11:00

Un coup d’œil sur les villes et les agglomérations de Suisse montre que les immeubles d’habitation dépassent rarement quatre ou cinq étages. Les buildings, soit des immeubles qui, selon les normes suisses, dépassent 30m de hauteur, restent peu nombreux. Cela contraste avec les États-Unis et d’autres pays non européens, où les gratte-ciels ont poussé dès le début du 20e siècle.

«Nous n’étions pas obligés de construire autant en hauteur, parce qu’à la place, nous accaparions beaucoup d’espace. À l’époque, on n’accordait pas beaucoup de valeur au sol en tant que ressource ni au paysage», rappelle Martin Vinzens, chef de la section Urbanisation et paysage de l’Office fédéral du développement territorial (ARE).

«En outre, on estimait que les immeubles de taille pas trop élevée avaient fait leurs preuves, par exemple parce qu’ils sont moins chers ou qu’ils permettent d’avoir un bon accès à l’extérieur et de surveiller les enfants qui jouent dehors», poursuit-il. Par ailleurs, on a peur que des constructions très élevées n’aient des conséquences négatives en raison de l’ombre qu’elles projettent, raison pour laquelle les projets de gratte-ciel se heurtent habituellement à la résistance des quartiers alentour.

Haute de 68 m, la tour Bel-Air est l’un premiers gratte-ciel de Suisse et reste l’un des bâtiments les plus emblématiques de Lausanne. Architecte Alphonse Laverrière, 1929 - 1932 Keystone / Luca Zanier

Ne pas dénaturer les centres historiques

Sandro Lang, juriste et urbaniste de formation de la commune de Baar, dans le canton de Zoug, qui a consacré un travail de maîtrise au thème des tours, évoque également des raisons historiques, des restrictions juridiques et des considérations économiques. «Les deux Guerres mondiales ont généralement entravé la construction de tours en Europe, car leur construction est coûteuse», dit-il.

Par ailleurs, contrairement aux États-Unis, la plupart des villes européennes ont un cœur historique moyenâgeux, ce qui a aussi joué un rôle. «On ne voulait pas ériger de hautes tours à côté de jolies vieilles villes», rappelle Sandro Lang.

Finalement, ce n’est que dans les années 1950 que les immeubles de grande hauteur ont commencé à apparaître en Suisse. «Lorsque les gens ont pu faire la navette entre les agglomérations et la ville, des tours d’habitation ont vu le jour à la périphérie des villes», remarque-t-il.

Construites dans les années 1950, les tours du Heiligfeld, à Zurich, ont été les premières à proposer une forme d’habitat à l’époque encore inconnue en Suisse. Architecte: Albert Heinrich Steiner, 1950 - 1952 Werner Friedli / Eth-Bibliothek

Les Suisses ont une aversion pour les tours

Selon Sando Lang, les urbanistes et les investisseurs immobiliers se sont longtemps accrochés aux traditions et n’ont pas considéré les tours d’habitation comme une forme de logement appropriée. «Les Suisses aiment plutôt les maisons individuelles; c’est pourquoi l’acceptation n’était pas là», dit-il.

Martin Vinzens confirme qu’il existait une certaine aversion pour les immeubles de grande hauteur en Suisse. «Les gens trouvaient les immeubles de grande hauteur laids, anonymes et confinés. Au début, certains immeubles n’étaient pas vraiment réussis, ce qui a fait dire aux gens qu’ils ne voulaient pas de ça chez eux».

Lorsque l’on parle du début, on se réfère aux années 1960 et 1970, lorsque plusieurs tours d’habitation ont été construites en Suisse, à l’instar de la Tscharnergut à Berne-Bethléem, des tours Hardau à Zurich ou de la Cité du Lignon à Vernier, dans la banlieue de Genève.

Les quatre tours d’habitation du Hardau, d’une hauteur maximale de 94,4 m, marquent l’horizon de la ville de Zurich. Architecte: Max P. Kollbrunner, 1976-1978 Keystone / Steffen Schmidt
Ponctuée par deux tours, la barre du Lignon, à Genève, s’étend sur plus d’un km, ce qui en fait le plus long bâtiment de Suisse. Prévu à l’origine pour 10'000 habitants, ce complexe n’en abrite aujourd’hui plus qu’environ 5700. Architecte: George Addor, 1962 – 1971. Keystone / Martial Trezzini
Le complexe d’habitation «Telli», à Aarau, se compose de quatre blocs allongés et est surnommé «le barrage». 2500 personnes vivent dans ces bâtiments qui peuvent atteindre 50 mètres de haut. Architecte: Hans Marti, 1971 - 1991 Markus Bertschi / 13 Photo

Ces tours ont d’abord été considérées comme modernes, mais elles ont ensuite été décriées. Alors que dans certains pays, les tours d’habitation sont prestigieuses et chères, en Suisse, elles étaient considérées comme de mornes appartements pour personnes à faible revenu.

«On voyait les tours comme quelque chose qui pouvait accueillir beaucoup de monde, comme quelque chose de bon marché. Même si l’on sait qu’elles ne sont pas si bon marché», dit Martin Vinzens. Une culture comme celle des États-Unis, où les riches achètent des appartements coûteux dans des immeubles très élevés, n’existait autrefois pas en Suisse. «Les riches se sont probablement dit qu’ils avaient assez d’argent pour s’acheter une villa avec jardin et ainsi avoir la tranquillité», poursuit-il. Ce n’est que plus tard que les choses ont changé.

Les tours, un outil contre la raréfaction des sols?

Une chose a changé depuis l’époque des premières tours; le sol constructible s’est raréfié. Depuis la révision de la Loi fédérale sur l’aménagement du territoire, en 2014, on ne crée pratiquement plus de nouvelles zones à construire. Par conséquent, il faut désormais densifier ce qui existe déjà.

Dès lors, pourquoi ne pas construire en hauteur? De fait, depuis les années 2010, on assiste à une augmentation de la construction de tours dans les centres urbains de Suisse. Qu’il s’agisse de tours de bureaux ou d’immeubles résidentiels de luxe.


Visibles de loin, ces deux tours d’habitation baptisées HochZwei mesurent respectivement 77 et 88 m. Situées dans le quartier de l’Allmend, à Lucerne, elles sont les plus hauts bâtiments de Suisse centrale. Architectes: Marques AG et Iwan Bühler GmbH, 2009 -2012 Herbert Zimmermann / 13 Photo
Construite à Dübendorf, dans le canton de Zurich, la JaBee Tower (100 m) est actuellement le plus haut immeuble d’habitation du pays. Architecte : Mike Sattler, 2016 - 2019 Albinfo
Le building Meret Oppenheim de Bâle mesure 81 m de hauteur et comporte 150 appartements. Architectes: Herzog & de Meuron, 2016 - 2019 Keystone / Georgios Kefalas

«Si nous voulons obtenir une plus grande densité dans un même espace et que nous voulons également des espaces verts tout autour, nous n’avons pas d’autre choix que de monter», explique Martin Vinzens. Mais la Suisse est encore loin de la situation nord-américaine.

Dans son mémoire de maîtrise, Sando Lang est même arrivé à la conclusion qu’en Suisse, les gratte-ciels ne pouvaient être utilisés que de manière limitée comme outil de densification. Premièrement, la population reste sceptique. «Ensuite, il faut souvent créer des environnements verts autour des tours, ce qui annule l’effet de densification d’un immeuble de grande hauteur», note-t-il. Enfin, dans la plupart des endroits, il est encore plus rentable de construire à l’horizontale.

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