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La pandémie fait basculer les personnes à bas revenu dans la précarité

© Keystone / Gaetan Bally

Les mesures prises pour lutter contre le coronavirus pèsent sur l’économie et les travailleurs suisses. De nombreux individus ont de plus en plus de peine à joindre les deux bouts. Hélène et Frédéric racontent comment ils tentent de faire face à leurs difficultés financières.

Ce contenu a été publié le 28 décembre 2020 - 09:52

En Suisse, 660'000 personnesLien externe vivent sous le seuil de pauvreté, ce qui représente 7,9% de la population. Parmi elles, 3,7% sont actives professionnellement.

Si l’arrivée de la pandémie a d’abord mis en grande difficulté les individus ayant perdu leur emploi, les travailleurs à bas revenu peinent désormais à payer leurs factures. Indépendants, employés d’usine, salariés à temps partiel: ils sont les premiers à faire les frais des restrictions prises pour lutter contre la propagation du coronavirus. Et plus la crise dure, plus le risque de glisser dans la précarité est grand.

La pauvreté oubliée d’un des pays les plus riches du monde

Avec des avoirs moyens par adulte de 598'410 dollars, les Suisses étaient les plus riches du monde à la fin de l’année 2019 d’après le Global Wealth ReportLien externe, l’étude sur la fortune mondiale établie par Credit Suisse. Hong Kong arrive en deuxième position avec des avoirs moyens de 518'810 dollars, suivi des États-Unis et de l’Australie.

Toutefois, entre 2015 et 2018, 20,6% de la population résidante de Suisse a été exposée au moins une fois au risque de pauvreté, d’après l’Office fédéral de la statistiqueLien externe. La moyenne européenne est de 27,8%.

CaritasLien externe constate que la pauvreté ne fait pas partie des priorités des autorités suisses, car les gens touchés sont invisibles et ne font pas entendre leur voix. L’organisation caritative rappelle qu’on estime à environ 30% les personnes qui ne recourent pas à des prestations sociales auxquelles elles ont pourtant droit.

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Frédéric* a 50 ans et un enfant à charge. Il travaille dans le domaine de l’hôtellerie-restauration, tout comme sa compagne. Dès le début de la pandémie, tous deux se retrouvent au chômage partiel, ce qui signifie qu’ils ne reçoivent que 80% de leur salaire. Une perte de revenu pour le ménage qui s’est élevée à 1500 francs par mois lors des moments les plus difficiles.

«Pour nous, c’est une triple peine, explique Frédéric. Nous gagnons moins d’argent, nos repas ne sont plus pris en charge par nos employeurs puisque les restaurants sont fermés et ma conjointe n’a plus de pourboire, ce qui représente tout de même 200 francs par mois environ.»

Puiser dans ses économies

La famille s’est vite rendu compte qu’elle ne parviendrait plus à payer le loyer et les primes d’assurance-maladie sans puiser dans ses économies. «La Confédération nous empêche de travailler, mais c’est nous qui devons manger l’argent mis de côté pour les vacances ou le dentiste, réagit Frédéric. Je trouve que c’est injuste.» Le représentant a alors décidé de faire appel au fonds de solidaritéLien externe créé dans le canton du Jura pour soutenir de manière ponctuelle les personnes se retrouvant en difficulté. Ils ont obtenu une aide financière qui leur a permis de payer un loyer et deux mois de primes maladie.

La famille a aussi adapté son train de vie et revu son budget: «On a passé nos vacances sur le balcon, acheté des produits locaux et meilleurs marchés, raconte Frédéric. On a essayé d’économiser sur certains postes. Nous avons par exemple changé d’assurance-maladie, opté pour une voiture et des assurances moins chères. Le problème, c’est qu’il est difficile de réellement établir un budget, car nous ne savons pas combien de temps la situation va durer, ni à quel pourcentage nous allons pouvoir travailler les prochaines semaines.»

Grâce à ces ajustements, le ménage pourra tout de même réduire ses dépenses de 400 francs par mois à partir de janvier. Mais Frédéric est inquiet. «Si les restaurants referment, ce sera impossible pour le milieu de la gastronomie. De nombreuses personnes ne vont plus s’en sortir.»

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Se serrer encore plus la ceinture

La situation était déjà limite pour Hélène* avant la pandémie. Cette employée d’usine de 57 ans venait de parvenir à rembourser toutes ses dettes et à stabiliser ses finances. Mais en travaillant à 100%, elle ne gagne que 3200.- net par mois et a donc un budget très serré. Avec l’apparition du coronavirus, elle a été mise au chômage partiel durant trois mois. Elle a dû se débrouiller avec 20% de son salaire en moins.

«Le problème, c’est que le prix de l’assurance-maladie et du loyer ne baisse pas, le coût de la vie non plus», précise Hélène. Pour s’en sortir, elle a tenté de restreindre encore ses dépenses, profité d’un bon alimentaire de Caritas et demandé des délais supplémentaires pour certains paiements.

Aujourd’hui, elle a pu reprendre son travail normalement et reçoit le 100% de son revenu. «Mais ce 14 décembre, il ne me reste que 24 francs pour tenir jusqu’au versement de mon salaire, prévu le 18 décembre», confie-t-elle. Elle aussi a peur de cette insécurité permanente provoquée par le coronavirus et ne fait plus aucun projet.

«Je commençais tout juste à m’en sortir, je pensais pouvoir enfin m’offrir quelques plaisirs, raconte Hélène. Je voyais déjà de petites vacances. Cela fait tellement d’années que je n’ai pas pu partir en vacances. Et tout est reparti, pire qu’avant. On est tenté de se révolter.»

Elle souligne tout de même qu’elle a de la chance d’avoir un emploi et de pouvoir s’y rendre à pied, car elle ne pourrait pas financer une voiture. «Des fois, j’ai tellement envie de prendre le train pour aller au bord du lac. Mais un billet coûte si cher que je ne peux pas me le permettre, soupire Hélène. Est-ce que c’est ça la vie? Travailler uniquement pour payer ses factures?»

Aider les personnes avant qu’elles ne glissent

En six mois, l’organisation caritative Caritas JuraLien externe a distribué dans le seul district de Delémont les aides qu’elle distribue normalement en trois ans dans tout le canton. «C’est une bombe à retardement, relève le directeur de Caritas Jura Jean-Noël Maillard. Les gens déjà à l’aide sociale ne peuvent pas en sortir et d’autres basculent petit à petit, car ils étaient dans des situations très délicates. Une grande vague de précarité s’annonce.»

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Pour l’instant, aucun afflux n’est visible au niveau de l’aide sociale. Jean-Noël Maillard pense toutefois qu’il ne s’agit que d’une question de temps, car la classe moyenne inférieure va grignoter ses maigres économies et les chômeurs de la Covid-19 vont arriver en fin de droit dans deux ans.

«Nous devons installer des garde-fous maintenant pour éviter que les gens ne basculent dans la précarité, indique le directeur de Caritas Jura, en octroyant le 100% du salaire aux personnes à revenu modeste en chômage partiel et en mettant en place des prestations complémentaires pour les familles et les travailleurs pauvres.»

Un appel qui a été en partie entendu par le Parlement: en décembre, il a prévu de rajouter une clauseLien externe pour les individus à bas revenu se retrouvant au chômage partiel. Ceux qui ont un salaire inférieur à 3470 francs pourront toucher 100% de leur revenu, de même pour ceux dont le salaire se situe entre 3470 et 4340 francs s’ils subissent une perte de gain complète. Cette nouvelle réglementation sera mise en œuvre par le gouvernement avec effet rétroactif au 1er décembre.


* Nom d’emprunt


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