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Pleins feux sur un monde du travail en mutation

Les temps ont bien changé depuis cette photo prise en 1956 dans une entreprise zurichoise.

Les temps ont bien changé depuis cette photo prise en 1956 dans une entreprise zurichoise.

(RDB)

Alors qu’il travaillait en moyenne 2400 heures par année en 1950, l’employé suisse ne passe plus que 1600 heures au bureau aujourd’hui, selon une étude du Fonds national suisse (FNS). Reste que l’intensité du travail n’était pas vraiment la même il y a 60 ans.

Pour les personnes qui font leurs premiers pas dans la vie professionnelle, il est difficile d’imaginer ce qu’était la vie de bureau il y a six ou sept décennies. Agnes Zbinden, 78 ans, se souvient du jour où elle fut engagée en tant que secrétaire-téléphoniste pour une agence publicitaire bernoise. C’était en 1963 et elle passera 25 années de sa vie professionnelle dans cette entreprise qui connaîtra une fin brutale.

A l’époque, les forces étaient réparties de manière plutôt égalitaire entre hommes et femmes. Du moins d’un point de vue mathématique. Les postes de designers et de rédacteurs publicitaires étaient en effet réservés aux hommes, même si les choses évoluèrent au fil du temps, notamment en raison de la mise sur pied de formations professionnelles pour assistantes publicitaires, qui attirèrent beaucoup de femmes. Les postes de managers, eux, sont toujours restés aux mains des hommes.

La journée de travail était fixée à neuf heures, soit environ une heure de plus que la moyenne actuelle. A cela s’ajoutait une pause de 90 minutes pour le repas de midi. Agnes Zbinden se rendait au bureau à 7h30 et rentrait à la maison à 18h. Mais lorsqu’il y avait de longs textes à taper ou des brochures à relier, elle ne pouvait pas faire faux bond à ses collègues.

Longues heures de travail

«Nous devions parfois travailler jusqu’à 22h, sans avertissement préalable et sans salaire supplémentaire, raconte-t-elle. Mais nous ne nous plaignions pas. L’attitude vis-à-vis de l’entreprise était différente. Je n’étais pas mariée: pour moi, le bureau, c’était ma famille».

L’expérience d’Agnes Zbinden illustre une étude récente soutenue par le Fonds national suisse (FNS). Celle-ci souligne qu’un employé travaillait en moyenne 2400 heures en 1950, contre 1600 à l’heure actuelle. Les calculs ont été effectués par Michael Siegenthaler et Michael Graff, du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).

Les auteurs avancent trois facteurs pour expliquer cette évolution: une semaine de travail de 42 heures en moyenne à temps plein et non plus de presque 50 heures, des congés payés d'environ 5 semaines par an au lieu de 2, et la hausse de la proportion d'employés à temps partiel.

Intensité plus forte

A ses débuts, Agnes Zbinden bénéficiait pour sa part de trois semaines de vacances. Une semaine est venue s’ajouter par la suite. «De toute façon, nous n’avions pas beaucoup d’argent pour les vacances. C’était très coûteux de partir en voyage durant quatre semaines», dit-elle. Pas question pour autant de se plaindre: les jobs étaient relativement bien rémunérés dans le secteur publicitaire.

Le travail à temps partiel était une option, mais relativement peu répandue. A la fin des années 80, Agnes Zbinden en fit usage pour la première fois: elle s’octroya le vendredi après-midi de libre pour faire son ménage. Une autre de ses collègues diminua son temps de travail pour assister son mari dans un cabinet vétérinaire. Dans ce domaine également, les mœurs ont largement évolué: plus de 31% des personnes actives actuellement travaillent selon un taux d'occupation de moins de 90%. 

Comme le soulignent les auteurs de l’étude, le nombre d’heures de travail ne dit pourtant rien de l’intensité du travail. Et cette intensité s'est précisément accrue au fil des décennies, avec à la clé des charges de travail souvent énormes et une augmentation des cas de syndrome d'épuisement professionnel.

«Une crise existentielle»

Agnes Zbinden a pu constater le phénomène de ses propres yeux. Plus le temps avançait, plus le stress augmentait au travail. «On nous en demandait toujours plus. Au début, nous devions simplement nous occuper de nos clients, mais la compétition s’est accrue au fil du temps.» Son entreprise a fait les frais de cette situation au début des années 90 et a été contrainte de déposer son bilan après avoir perdu un contrat important. Une expérience qu’Agnes Zbinden a vécu comme une «crise existentielle», et dont un de ses patrons ne s’est jamais vraiment remis.

Dans leur étude, Siegenthaler et Graff relèvent que le nombre d’heures totales travaillées depuis 60 ans a augmenté en raison de la forte croissance démographique. Mais la hausse n’est pas aussi importante que supposée précédemment, les données utilisées jusqu’ici sous-estimant les heures réellement travaillées dans les années 50. A cette époque, la productivité était en fait plus faible que ce qu’enseignent les données officielles: le PIB aurait dû être divisé par un plus grand nombre d’heures – 2400 et non 2150 – pour arriver au taux de productivité horaire.

Des chiffres biaisés

La question ne revêt pas uniquement un intérêt académique, souligne Michael Graff. Sa dimension est également politique, puisque le Secrétariat d’état à l’économie (SECO) s’est longtemps basé sur des chiffres de référence surévalués pour émettre ses recommandations. «Dans les années 90, il y a eu une discussion politique majeure au sujet de la faiblesse de la croissance, explique Michael Graff. On s’inquiétait alors du fait que l’augmentation du PIB n’avait pas suivi celle du nombre d’heures de travail. Le SECO était un des acteurs qui estimait essentiel de changer les choses. Et changer les choses signifiait des réformes économiques: des marchés plus flexibles, plus ouverts, etc.»

Et le chercheur de souligner que, depuis le choc pétrolier de 1973, la croissance de la productivité du travail s’est en fait stabilisée à environ 1,3% par année. Un taux relativement bas en comparaison à la moyenne des pays de l’OCDE. Toutefois, le ralentissement de la croissance de la productivité n’apparaît pas aussi dramatique que présenté par les autorités à l’époque.

Les auteurs ne suggèrent toutefois pas que les rapports publiés par le SECO sont faux, simplement qu’ils ont été rédigés sur la base de chiffres biaisés. Michael Siegenthaler et Michael Graff ne prétendent pas non plus que la parution de leur étude rend le tableau tout rose. «Ces dix dernières années, et malgré la hausse de l’immigration notamment, le revenu par tête n’a pas augmenté autant qu’espéré», indique Michael Graff.

L’étude du KOF

Dans une étude soutenue par le Fonds national suisse (FNS), Michael Graff et Michael Siegenthaler, du Centre de recherches conjoncturelles (KOF) de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), ont ré-analysé les données utilisées par les autorités pour définir la politique économique suisse.

Les chercheurs ont mis en évidence que les heures totales de travail ont diminué d’un tiers entre 1950 et aujourd’hui, passant de 2400 à 1600. Un plein temps représentait en moyenne 50 heures de travail par semaine, contre 42 aujourd’hui.

On est passé de deux à cinq semaines de vacances en moyenne, même si le nombre de semaines légal est fixé à quatre semaines. 31% des personnes travaillent désormais à temps partiel, contre 5% en 1950.

L’étude démontre également que la croissance de la productivité est restée stable depuis les années 70, contredisant la vision dominante d’une baisse de la productivité en Suisse durant les années 80 et 90. Cette croissance était cependant relativement basse en comparaison aux autres Etats membres de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE).

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Stress et burnout

Selon les chiffres du Secrétariat d'Etat à l’économie (Seco), les conséquences du stress coûtent 4,2 milliards de francs par an à l'économie suisse.

Les experts estiment que la grande majorité des consultations chez les généralistes (plus de 90%) sont conditionnées par le stress. De plus en plus de jeunes doivent également demander un certificat médical.

Le burnout peut être provoqué par un stress prolongé, mais le stress n’aboutit pas forcément au burnout. Faute de définition scientifique du syndrome lui-même, l’un de ses symptômes est un «sentiment d'épuisement».

Parmi les 1000 personnes interrogées dans l'Etude sur le stress 2010 du Seco, 21% ont répondu être «plutôt éprouvées émotionnellement» et 4% «très éprouvées». Les auteurs ont conclu que ces 4% ont besoin d'un suivi psychologique et de soins médicaux.

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(Adaptation de l’anglais: Samuel Jaberg), swissinfo.ch


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