En Suisse aussi, le coronavirus révèle la misère sociale

A la mi-mars, une distribution de repas gratuits par "La Soupe populaire" de la Fondation Mère Sofia à Lausanne. Keystone / Jean-christophe Bott

Les sans-papiers et les travailleurs précaires qui contribuent à la richesse de la Suisse subissent plus directement que les autres la mise à l’arrêt de pans entiers de l’économie pour contenir l’épidémie de Covid-19. Privés du filet social dont bénéficient les citoyens suisses, ces ouvriers et ces employés de l’économie grise plongent rapidement dans le plus grand dénuement.

«J'ai des amis et nous nous aidons les uns les autres, mais cette fois, nous avons tous été touchés par la crise. Une de mes amies, mariée à un Suisse, me prête de l'argent pour survivre. Le coronavirus a provoqué la propagation de la pauvreté ici», explique Mariana*, une Dominicaine de 34 ans travaillant comme femme de ménage.

«Deux familles me paient encore les heures où je travaillais chez elles chaque semaine, même si je ne peux plus le faire. Elles me disent que je peux les compenser plus tard en faisant une heure supplémentaire de nettoyage. Mais les autres familles ne peuvent pas le faire, car ce sont des étrangers qui ont perdu leur emploi ou des familles qui n'ont plus besoin de moi parce qu'elles sont chez elles.»

Mariana vit actuellement avec des amis dans un village près de la ville de Morat, dans le canton de Fribourg. Elle garde l'espoir qu'avec la réouverture graduelle des commerces et des entreprises, elle trouvera de quoi survivre.

«Je pense à un travail dans l’agriculture, même si je n’y connais personne de confiance. Un jeune réfugié m'a dit que certains maraîchers acceptent des personnes sans permis pour récolter les asperges. Il travaille maintenant avec eux et reçoit également de l'argent de l'aide sociale. Ça me semble injuste, mais c'est tout ce qu'il y a. Je n'ai pas été un fardeau pour l'État. J'ai subvenu à mes besoins. Mais aujourd'hui, je ne peux plus nettoyer les maisons à cause de la pandémie.»

La Suisse n'est pas différente de beaucoup d'autres pays: les migrants en situation irrégulière effectuent les nombreux travaux dont ne veulent pas les citoyens du pays. Ils travaillent sur les chantiers, font le ménage, la cuisine, s'occupent des enfants ou même se prostituent. 

En période de prospérité, ils peuvent gagner suffisamment pour se nourrir, payer leur loyer et envoyer de l'argent à leurs proches dans leur pays d'origine. Une étude du Secrétariat d’État aux migrations publiée en 2015 évaluait le nombre de sans-papiers à 100’000 personnes environ. Une estimation forcément incertaine s’agissant de clandestins. 

Lorsque l’activité économique se contracte, ils sont les plus touchés, car ils ne peuvent recourir aux mesures sociales dont bénéficient les autres travailleurs du pays. «Y a-t-il un soutien financier pour aider les gens à payer leur loyer ?», demande Hector*, un sans-papier du Nicaragua, qui vit avec sa femme et ses deux enfants en Suisse. Les deux parents sont au chômage depuis début mars. Devant payer un loyer de 1000 CHF par mois, ils ont désespérément besoin d'aide.

Des associations à la rescousse

Diverses organisations de soutien à Zurich, Lucerne, Bâle, Berne, Genève et Lausanne ont pu contribuer aux dépenses de base en fournissant des bons alimentaires ou des sacs de nourritures, notamment. Les demandes de conseils et de soutien financier, elles, n’ont cessé de croître.

«À Zurich, plus de 400 personnes nous ont demandé une aide financière pour couvrir les dépenses essentielles pendant le confinement», explique Bea Schwager, responsable du centre SPAZ, une association d’aide aux sans-papiers basée à Zurich.

Dès que les entreprises suisses ont été contraintes de fermer pendant la période de confinement, le SPAZ a lancé un appel public aux dons. «Nous avons reçu environ 100’000 francs suisses, mais une grande partie de cet argent a déjà été dépensé, affirme Bea Schwager. Nous avons suspendu la distribution de l'aide financière parce que nous devons réévaluer la manière de poursuivre ce travail».

>> Plus de 2500 personnes pour une distribution de nourriture à Genève, le reportage de la RTS:

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Sur le plan national, la Chaine du Bonheur - un organisme humanitaire de récolte de fonds adossé à la SSR – a récolté depuis le 23 mars dernier plus de 35 millions de francs pour venir en aide aux personnes les plus précaires en Suisse durant cette crise. Selon l’Office fédéral de la statistique, «7,9% de la population suisse - 660‘000 personnes - étaient touchées par la pauvreté en termes de revenu en 2018.» Un chiffre qui risque de grossir en cas de récession.

>> Avec le Covid-19, la précarité en Suisse est en forte augmentation, selon Marion Faliu, de la RTS:

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Combien de temps cette crise va-t-elle durer?

Cette incertitude sur la durée de la crise actuelle est précisément ce qui inquiète Myriam Schwab, du Centre social protestant (CSP): «Bien que l'aide financière ne soit pas notre activité principale, qui est le conseil, nous cherchons actuellement à obtenir des fonds pour aider les personnes qui n'ont pas accès à l'aide publique dans la situation d'urgence actuelle.»

Les gens vivent au jour le jour et, outre les besoins de base comme la nourriture, le paiement du loyer est le principal problème non résolu, confirme Byron Allauca, président du Collectif vaudois de soutien aux sans-papiers (CVSSP). À la mi-avril, le CSP et le CVSSP, ainsi que d'autres organisations vaudoises, ont écrit aux autorités fédérales, cantonales et municipales pour demander une aide financière et d'autres soutiens pour les plus vulnérables, y compris les sans-papiers.

Parallèlement, la députée socialiste Ada Marra a déposé mardi dernier une interpellation parlementaire appelant à la création d'un fonds pour soutenir les associations d'aide aux migrants en situation irrégulière. «Aujourd'hui, l'aide aux plus précarisés passant entre les mailles du filet est essentiellement organisée par les associations et des ONG. Le canton de Zurich a, lui, réagit en montant un fond transitant via des associations pour venir notamment en aide aux sans-papiers. Le Conseil fédéral pourrait envisager de créer un tel fond cofinancé par les cantons qui couvrirait tout le territoire suisse puisque les sans-papiers existent dans tous les cantons», dit notamment l’élue à la Chambre du peuple du parlement suisse.

D’autant que la situation en Suisse ne s'améliorera probablement pas avec la fin du semi-confinement, prévient Myriam Schwab: «Il sera difficile pour les personnes sans papiers de trouver du travail en Suisse à l'avenir. L'accès à l'emploi est crucial pour leur survie, mais nous sommes entrés dans une période très sombre. Et il suffit de regarder l'histoire de l'immigration en Suisse pour savoir qu'en cas de crise, ce sont toujours les travailleurs étrangers les plus vulnérables qui souffrent le plus et qui doivent quitter le pays».

*Les noms ont été changés pour protéger leur anonymat.

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