Pourquoi le contrat avec l’entreprise biotech Moderna est un pari risqué


La Suisse a rejoint le nombre toujours croissant de pays qui signent des accords bilatéraux avec des fabricants pour pré-commander des vaccins. Keystone / Carolyn Kaster

La commande d’un vaccin contre la Covid-19 auprès de la société américaine de biotechnologie Moderna est le signe que la Suisse a peu d’espoir que ces vaccins soient répartis équitablement, estiment les experts. Il s’agit du premier contrat de ce type signé par la Suisse.

Ce contenu a été publié le 17 août 2020 - 17:13

L’accord annoncé la semaine dernière fait de la Suisse un des premiers pays à avoir conclu un contrat avec Moderna. Mais elle n’est pas seule à signer des contrats bilatéraux avec les fabricants. Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Brésil et le Japon font partie de ceux qui ont déjà sorti leur porte-monnaie pour précommander des candidats vaccins prometteurs.

Alors que la course aux vaccins s’intensifie, l’accord avec Moderna a été accueilli avec soulagement par beaucoup de personnes en Suisse. Elles voient là une mesure indispensable pour protéger la population du pays. Les critiques en revanche estiment qu’il s’agit d’un pari onéreux qui sape en définitive les efforts mondiaux pour assurer une répartition équitable des vaccins contre la Covid-19 – des efforts que la Suisse dit soutenir.

«Ce contrat monte que la Suisse ne croit pas que l’on puisse arriver à un accord mondial pour répartir équitablement ces vaccins», dit Patrick Durisch, responsable de la politique de la santé à l’ONG suisse Public Eye.

Couverture

À cette fin, un des projets internationaux les importants est l’initiative COVAX que la Suisse a soutenue dès le début et dont elle assume maintenant la coprésidence. Lancée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle veut accélérer le développement d’un vaccin et assurer sa répartition équitable. Son objectif est la fourniture d’ici à fin 2021 deux milliards de doses pour vacciner 20% des populations des pays participants. En annonçant l’accord avec Moderna, le gouvernement suisse a indiqué que «dans le même temps, la Suisse soutient des projets multilatéraux visant une distribution équitable du futur vaccin».

Pour Patrick Durisch, les chiffres ne jouent pas. L’hebdomadaire The Economist estime que le monde a déjà acheté de manière prospective environ 4 milliards de doses de vaccins qui devraient être délivrées d’ici à la fin de l’année prochaine. Ce chiffre inclut notamment les accords conclus avec AstraZeneca par les gouvernements des États-Unis et du Royaume-Uni pour, respectivement, 400 millions and 100 millions de doses.

Toutefois, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI), estime que les capacités de production à l’échelle mondiale ne suffiront que pour fabriquer de 2 à 4 millions de doses d’ici à fin 2021. Si les pays continuent à signer des accords particuliers, il n’y en aura tout simplement pas assez pour les pays les plus pauvres.

Jusqu’à présent, seuls les laboratoires AstraZeneca et Novovax ont réservé, en plus de celles destinées aux contrats bilatéraux, des doses pour l’initiative COVAX. Mais y a-t-il une alternative? Les experts estiment que pendnat une certaine période la demande dépassera largement l’offre.

Attendre sans rien faire?

«Est-ce qu’il faut simplement attendre sans rien faire qu’on nous livre des vaccins?», a demandé ce week-end le ministre de la santé Alain Berset dans un entretien avec la Neue Zürcher Zeitung. «Nous nous occupons des deux: notre propre approvisionnement et une répartition internationale équitable».

Ce qui ne rassure pas vraiment les partisans de la solidarité. «Du point de vue de la santé publique, ça n’a pas de sens de vacciner tout le monde en Suisse, mais de ne pas vacciner les travailleurs de la santé en Afrique, par exemple», a dit Patrick Durisch à swissinfo.ch. «Il faudrait s’assurer que les premiers vaccins aillent aux groupes à risque prioritaires tels que le personnel de santé, où qu’il soit.»

L'accord représente en outre un pari coûteux. En cas de succès, les 4,5 millions de doses de vaccin devraient permettre de vacciner 2,25 millions de personnes, soit environ un quart de la population suisse. Plus tôt cette année, le gouvernement a alloué un total de 300 millions de francs pour l’achat des vaccins. L’objectif est d’en acquérir suffisamment pour vacciner 60 % de la population.

Les détails n’ont pas été publiés, mais le quotidien alémanique Tages-Anzeiger estime que le gouvernement suisse a versé environ 100 millions de francs ou 110 millions de dollars à Moderna. Il se base sur le prix de la dose indiqué par l’entreprise elle-même, qui va de 32 à 37 dollars.

Décision risquée

Les autorités suisses ont déclaré à swissinfo.ch ne pas pouvoir donner de précisions sur les termes du contrat. En général, un contrat d'achat anticipé de ce type prévoit qu’un gouvernement verse un montant initial pour financer la poursuite du développement du vaccin en échange d'une garantie qu'une certaine quantité de la production lui sera réservée. En cas d'échec, l'argent n’est pas remboursé.

Selon l'OMS, le vaccin de Moderna fait partie de la poignée de projets qui, parmi les quelque 160 candidats au monde, sont entrés en phase III d'essais cliniques. Moderna, qui existe depuis dix ans, n’a jamais encore vu un de ses produits atteindre la phase de commercialisation bien qu'elle ait une vingtaine de médicaments et de vaccins en cours de développement.

«La décision est risquée et prématurée. La Suisse s’est laissé prendre par la frénésie et embarquer dans la chasse aux vaccins, estime Patrick Durisch. On a peur qu’il ne reste plus rien pour nous si nous n’agissons pas maintenant.» Les autorités suisses ont également indiqué que l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) mène des discussions avec d’autres entreprises.

Il y a une dizaine d’années, les gouvernements avaient signé des accords similaires pour un vaccin contre la grippe porcine. Mais l’épidémie s’est calmée et ils ont dû trouver le moyen d'en faire don ou de s'en débarrasser.

Signe précurseur d'autres accords, le gouvernement a annoncé mardi la conclusion d’un contrat de réservation pour un médicament de l’entreprise suisse biotech Molecular Partners. Il lui donne, en cas de succès des tests cliniques, un accès prioritaire à 200’000 doses d’un traitement contre la Covid-19 avec des modules mono-DARPin. Il s’agit ici toutefois d’un médicament et non d’un vaccin.

Sans conditions

Moderna a déjà fait l’objet de critiques sur différents fronts. Le prix fixé pour le vaccin est le plus élevé de tous les vaccins candidats alors que son développement a été fortement subventionné, le gouvernement américain ayant à lui seul déboursé 955 millions de dollars.

Le PDG de l’entreprise a en outre déclaré publiquement qu'il voulait faire des bénéfices, contrairement à Johnson & Johnson et AstraZeneca qui ont dit vouloir produire leurs vaccins sans viser de profit. Le site d’information sur l'industrie de la santé STAT a également fait état de lacunes dans la divulgation, prescrite par la loi, des coûts de développement du vaccin contre la Covid-19.

«Les gouvernements signent des chèques en blanc sans poser de conditions sur le prix, l’accès ou la transparence», estime Patrick Durisch. Michael Altorfer, qui dirige l'association Swiss Biotech, a pour sa part déclaré à swissinfo.ch que réaliser des profits est important pour une entreprise. «Sinon, les investisseurs en tireront les conséquences et cesseront leurs investissements dans ce domaine», dit-il. De grands laboratoires pharmaceutiques ont abandonné la R&D sur les vaccins ou les nouveaux antibiotiques faute de pouvoir rentabiliser leurs investissements.

Michael Altorfer remarque que, comme souvent pour les start-ups de biotechnologie, ce sont les investisseurs privés qui ont assumé les risques dans les premières étapes du développement de la technologie ARNm de Moderna. Or, c’est précisément cette technologie qui lui donne une longueur d’avance dans le développement d’un vaccin contre la Covid-19.

La Suisse est également directement intéressée au succès de Moderna. Lonza a signé un accord avec la société américaine pour fabriquer les ingrédients pharmaceutiques actifs (IPA) de son vaccin en Valais. Les médias suisses ont aussi rapporté que Moderna veut s'installer en Suisse. Selon eux, la société a inscrit à la fin du mois de juin une filiale au registre du commerce. En outre, elle a nommé mardi Nicolas Chornet à la tête de ses opérations européennes qui sont basées à Bâle.

La Suisse est donc un des rares pays à avoir le privilège d’accueillir sur son sol la production d’un vaccin et de disposer des moyens financiers nécessaires pour en acheter. Suerie Moon, codirectrice du Centre de santé globale de l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève, estime que le gouvernement suisse devrait profiter de cette position pour pousser Lonza à respecter le cadre global défini par l'OMS pour l'attribution des vaccins contre le Covid-19.

«Le gouvernement pourrait aussi adopter une approche plus intégrée en achetant d’un seul coup un grand volume de vaccins, dont une partie serait destinée à Suisse et le reste à d'autres pays. Celui-ci serait distribué par le biais de l’initiative COVAX que la Suisse a soutenue si activement», estime Mme Moon.

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