Valentin Zellweger: «Les pays sont condamnés à la coopération»

«Mieux se portent nos voisins et le monde, mieux va la Suisse», souligne l’ambassadeur Valentin Zellweger. © Keystone / Laurent Gillieron


Chef de la mission suisse auprès de l’ONU à Genève, l’ambassadeur Valentin Zellweger quitte son poste fin juillet pour diriger l’ambassade de Suisse au Kenya. Comment voit-il l’avenir d’un multilatéralisme secoué de toutes parts et de la plateforme internationale de Genève? Entretien.

Ce contenu a été publié le 03 juillet 2020 - 04:45

Les rencontres avec la presse que l’ambassadeur organisait avant les sessions du Conseil des droits de l’homme (CDH) ces quatre dernières années attiraient un nombre croissant de correspondants basés au Palais des Nations, bien au-delà des médias suisses. C’est qu’il savait donner le climat et les lignes de tensions des relations internationales pour situer l’agenda de la principale instance des Nations unies en charge des droits humains.

Valentin Zellweger

C’est en 1993, à 35 ans, que ce docteur en droit international public natif de Bâle a intégré le service diplomatique avec un stage auprès de la coopération au développement et de la représentation suisse à Nairobi. Valentin Zellweger a enchaîné les postes à Berne puis à New York, sans compter un mandat de chef de cabinet du premier président de la Cour pénale internationale à La Haye entre 2003 et 2007. Et c’est le 1er août 2016 que ce père de deux enfants entame son mandat de Représentant permanent de la Suisse auprès de l’Office des Nations Unies et des autres organisations internationales à Genève.

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Durant ces quatre ans passés à Genève – une période passablement agitée internationalement – comment avez-vous vécu votre rôle de diplomate suisse?

Valentin Zellweger: L’intérêt de la Suisse est que le monde continue à résoudre les problèmes ensemble. Et le moyen de ce dialogue est le multilatéralisme. Les valeurs contenues dans la Charte des Nations Unies se retrouvent pleinement dans la Constitution fédérale et dans les objectifs de la politique étrangère de la Suisse.

Pour un pays comme la Suisse - qui fonde sa prospérité sur le respect de règles communes et qui a une économie fortement axée sur l’exportation -, mieux nos voisins et le monde se portent, mieux la Suisse se porte.

Les défis majeurs auxquels le monde fait face ne s’arrêtent pas aux frontières. C’est banal de le dire, mais les pays sont condamnés à la coopération.

La Suisse a donc tout intérêt à promouvoir cette coopération multilatérale qui se déroule notamment à Genève.

Comment se passent les relations entre tous les acteurs de la Genève internationale, y compris sur le plan humain?

C’est un ensemble d’acteurs qui sont de plus en plus intégrés. Ils travaillent pour les mêmes objectifs. Vous avez, bien sûr, les diplomates et les fonctionnaires des organisations internationales, mais aussi les académiques de niveau mondial (EPFL, Université de Genève, Institut des hautes études internationales et du développement) et les représentants du secteur privé.

Ce qui distingue la Genève internationale, c’est cette volonté de coopération entre ces différents secteurs, cette habitude croissante de se parler au-delà des cercles immédiats. À New York, où j’ai été en poste, nous trouvons la même diversité d’acteurs, mais ils n’échangent pas comme à Genève.

C’est l’un des facteurs qui va déterminer le futur de la Genève internationale, puisque c’est l’ensemble des acteurs qui pourra résoudre les problèmes auxquels nous devons faire face. 

D’aucuns fustigent la sociabilité qui entoure cette vie diplomatique à Genève. Mais n’est-elle pas essentielle pour nourrir cette intégration entre les différents acteurs de la Genève internationale?

Nous avons travaillé durant la crise du coronavirus sans avoir la possibilité de nous rencontrer physiquement. Nous avions seulement des contacts par téléphone ou visioconférence. Il n’était plus possible d’avoir des échanges informels, confidentiels. C’est une sérieuse entrave au bon déroulement de notre travail diplomatique.

Quand nous sommes invités à des réceptions, à des rencontres informelles, c’est toujours dans un but professionnel. J’y participe avec une liste de questions et de contacts, avec des objectifs précis. Ces rencontres sont précieuses pour mon activité, comme je l’ai à nouveau réalisé après trois mois de confinement.

Vous quittez Genève pour Nairobi, comme ambassadeur de la Suisse au Kenya. Qu’est-ce qui vous fait vibrer à retourner dans cette capitale où vous avez démarré votre carrière diplomatique?

Il y a eu beaucoup de changements depuis ces 25 dernières années quand j’étais pour la première fois à Nairobi. Et il y a eu aussi beaucoup de changements dans notre perception de l’Afrique. Nous voyons aujourd’hui ce continent comme un partenaire fort, important et plein de potentiel. L’âge moyen dans la plupart des pays de l’Afrique subsaharienne est autour de 20 ans, la moyenne la plus basse de tous les continents.

À Nairobi, il y a des développements très intéressants dans le domaine numérique. Le Kenya est l’une des nations à la pointe dans le domaine des technologies financières. J’y vais avec cet esprit de découverte d’une Afrique avec laquelle nous voulons resserrer les liens, créer des partenariats et résoudre ensemble des problèmes, comme la gestion de la Covid-19 qui, jusqu’à maintenant, frappe moins l’Afrique subsaharienne que d’autres régions du monde. 

Vous êtes un observateur privilégié de la marche du monde. Depuis quelques années, les jeunes générations se mobilisent un peu partout pour protester contre les violences faites aux femmes, les atteintes à l’environnement et le racisme. Ce surgissement qui semble s’inscrire dans la durée n’est-il pas une chance inespérée pour l’ONU?

Je ne pense pas que cela constitue une révélation pour l’ONU. Cela prouve que l’ONU se concentre sur les thèmes les plus importants pour les êtres humains, soit la sécurité, le bien-être économique et les droits humains. C’est une triade de valeurs que l’ONU défend depuis sa création. Tous les mouvements que vous évoquez – auxquels j’ajouterais la question de la justice sociale – montrent que l’ONU pose les bonnes questions et défend les bonnes valeurs. Ces mouvements renforcent en fait l’action de l’ONU.

«C’est ici à Genève que se trouve l’enceinte où tous les États du monde et la société civile peuvent discuter et développer les moyens qui permettent de protéger l’être humain.»

Valentin Zellweger, diplomate suisse

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Avez-vous observé que ces revendications, ces attentes exprimées dans la rue ont un impact chez les diplomates dans les débats au sein de l’ONU à Genève, en particulier le Conseil des droits de l’homme?

Prenez la lutte contre le racisme. Le Conseil des droits de l’homme a immédiatement tenu un débat urgent sur la question et adopté une résolution ad hoc. Les instances onusiennes suivent non seulement le pouls de l’actualité, mais savent également y réagir, particulièrement en ces temps de pandémie mondiale, quand les enjeux sont encore plus importants.

Tous les thèmes que vous avez évoqués sont au cœur des débats au Conseil des droits de l’homme. C’est ici à Genève que se trouve l’enceinte où tous les États du monde et la société civile peuvent discuter et développer les moyens qui permettent de protéger l’être humain.

Quand vous abordez, par exemple, la question du climat et de l’environnement en partant des droits humains, vous mettez les êtres humains au centre du débat. Il s’agit d’évaluer quelles en sont les implications pour les individus et de savoir comment ils peuvent se protéger des effets du changement climatique et environnemental, que ce soit sur le plan de la sécurité alimentaire, de la santé, du bien-être économique, etc. La discussion porte donc sur la manière dont les citoyens peuvent réagir et surmonter ces dangers.

Reste qu’une instance comme le CDH évolue avec le retour d’un affrontement, y compris idéologique, entre la Chine et les États-Unis. Ce qui réactive l'ancienne opposition entre droits individuels (civiques et politiques) et collectifs (économiques, sociaux et culturels). Cela ne risque-t-il pas à nouveau de miner les travaux du CDH?

Le CDH est le forum de discussion globale sur ces questions. La Suisse est d’avis que tous les États doivent participer à ce débat. On ne peut exclure tel ou tel État sur la base de son histoire, de ses actions, de ses violations des droits humains. Sinon, les débats et les actions décidées perdraient beaucoup de leur valeur.

Ce que nous discutons ici est important pour tout le monde, parce que tout le monde peut y participer. Partant de cela, il est logique que les pays aient des approches très différentes.

Vous avez fait allusion à des approches teintées de valeurs culturelles. Est-ce que c’est l’individu qui est au centre de l’attention ou le collectif? L’humanité est riche d’approches différentes. Le plus important est que ces approches puissent être représentées dans ces discussions, sans exclusive.

La confrontation entre les États-Unis et la Chine s’inscrit dans une transition vers un nouvel ordre international encore dans les limbes. Cette tension produit ses effets sur le CDH, comme dans toutes les enceintes globales. Mais c’est précisément dans ces espaces que ces deux États peuvent se parler, s’entendre et forger des compromis. 

La résolution sur la Covid-19 de l’Assemblée mondiale de la santé a été adoptée à l’unanimité grâce, notamment, à la diplomatie active de l’UE. Est-ce une bonne perspective pour l’ONU, selon la Suisse?

Absolument. Je pense que l’Union européenne a joué un rôle très important. Dans cette phase de tension, elle a réussi à concilier deux positions divergentes. Ce qui a permis l’adoption de la résolution par tous les États membres. Cela montre qu’ avec la force de conviction et le poids politique, on peut vraiment renforcer le système onusien.

Nous espérons que l’UE puisse continuer à jouer ce rôle parce qu’elle partage les valeurs qui nous sont très proches. Développer et construire sur cette dynamique pourrait donner des résultats vraiment très intéressants, y compris pour la défense des intérêts de la Suisse.

>> Interview RTS en 2014 de Valentin Zellweger, alors chef de la Direction du droit international public au DFAE à l’occasion des 150 ans de la signature de la première Convention de Genève:

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