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Comment la taxe carbone européenne bouleverse les politiques commerciales et climatiques

Exportateurs d'acier
Les exportateurs d'acier vers l'UE ont commencé à payer pour les émissions de CO2 liées à leur production depuis le début de l'année 2026. Keystone-SDA

Depuis le 1er janvier, l’Union européenne (UE) applique une tarification carbone aux frontières aux biens importés qui ont été produits par des méthodes gourmandes en carbone, telles que l’acier. Quels sont les impacts de cette mesure politique sans précédent?

Qu’est-ce que la taxe carbone aux frontières de l’UE, et comment fonctionne-t-elle?

Au départ, la taxe s’applique au ciment, au fer, à l’acier, à l’aluminium, à l’électricité et à l’hydrogène qui entrent dans l’UE à partir d’une certaine quantité. Selon Reuters, l’UE prévoit d’étendre cette taxe aux pièces de voiture, aux réfrigérateurs et aux machines à laver, à partir du 1er janvier 2028.

Au lieu de s’acquitter directement d’une taxe, ceux qui importent ces biens doivent acheter des certificats MACF, qui reflètent les émissions carbone liées à leurs produits. Selon le système MACF, un constructeur automobile allemand qui importe de l’acier depuis un pays non européen qui n’a pas de tarification carbone, comme la Turquie, doit calculer les émissions liées à l’acier et au transport, et acheter le nombre correspondant de certificats MACF. Si le pays exportateur taxe déjà le carbone, l’UE ne fait payer que la différence.

Le MACF est fondé sur un système de tarification du carbone qui existait déjà au sein de l’UE. Depuis 2005, les gros émetteurs au sein du bloc doivent payer pour leurs émissions selon un système d’échanges de quotas d’émissions de gaz à effet de serre (SEQE-UE, ou EU-ETS en anglais). Les tarifs des certificats MACF dépendent de la tarification du système SEQE-UE.

L’introduction progressive de cette nouvelle taxe coïncide avec l’abandon progressif du système de quotas de carbone gratuits accordés aux secteurs polluants couverts par le SEQE-UE, jugés à risque de «fuite de carbone» – c’est-à-dire la délocalisation de la production gourmande en carbone à l’étranger pour échapper à la stricte réglementation climatique européenne – et ce en vue d’aider ces secteurs à faire leur transition vers la tarification carbone.

Pourquoi l’UE a-t-elle mis en place cette taxe sur le CO2?

Le MACF fait partie du Pacte vert de l’UE, une série de mesures politiques lancées en 2019 pour atteindre la neutralité carbone en Europe à l’horizon 2050.

D’après l’UE, ce mécanisme d’ajustement contribuera à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre tout en protégeant les industries gourmandes en carbone au sein de l’UE de la concurrence déloyale des producteurs des pays qui ont des législations climatiques plus laxistes. Ce mécanisme est aussi censé dissuader les «fuites» de carbone.

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Quel impact aura cette taxe?

Ses défenseurs estiment que le MACF représente un tournant majeur dans le commerce international en intégrant des mesures climatiques au cœur des règles du marché, et encourageant les entreprises à décarboner.

Catherine Wolfram, professeur en économie de l’énergie à l’école MIT Sloan School of Management, le qualifie d’évolution «la plus positive» qu’elle ait vue en 20 ans de recherches sur les politiques climatiques.

Cette mesure semble influencer les gouvernements à travers le monde. Aurora D’Aprile, de l’International Emissions Trading Association, basée en Suisse, a déclaré à l’agence de presse AP qu’un «changement radical» s’était produit en réaction à cette mesure l’année dernière, notamment l’expansion de la tarification carbone par la Chine et la mise en place par d’autres pays, tels que la Turquie, de systèmes d’échanges d’émissions, après de nombreux retards à l’allumage.

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Le Japon a explicitement cité le MACF comme modèle pour propulser ses mesures, et le Royaume-Uni prépare son propre mécanisme pour 2027. L’Australie, le Canada et Taïwan envisagent ou développent aussi des tarifications carbone.

L’estimation menée par l’UE elle-même projette que le MACF aboutira à une réduction de 13,8% des émissions carbone du bloc européen à l’horizon 2030, comparé aux niveaux de 1990, et à une baisse d’environ 0,3% pour le reste du monde.

Quelle est la position de la Suisse vis-à-vis de cette taxe?

Jusqu’ici, les biens suisses sont dispensés du MACF, car le système d’échange de quotas d’émissions suisse est lié à celui de l’UE depuis 2020. Ce qui signifie que leurs entreprises s’acquittent d’un tarif carbone similaire, car le couplage permet une reconnaissance réciproque des quotas d’émissions et un traitement équitable selon les deux systèmes. La Suisse n’est donc pas tenue de mettre en place le MACF dans le cadre de l’accord bilatéral avec le SEQE.

En 2023, les autorités suisses se sont opposées à la mise en place d’un mécanisme d’ajustement carbone des biens importés calqué sur le modèle de l’UE, invoquant les coûts et les risques réglementaires et commerciaux. Le MACF «ne bénéficierait qu’à une poignée de sites industriels gros consommateurs de carbone, et s’avérerait désavantageux pour le reste de l’économie», a déclaré le gouvernement fédéral.

Mais ces enjeux continuent d’occuper les législateurs. En octobre 2025, une commission parlementaire a adopté une initiative visant à créer un mécanisme d’ajustement à la frontière suisseLien externe sur les importations de biens contenant du ciment. Une consultation sur un projet de loi est en cours jusqu’au 20 février 2026. Les autorités fédérales prévoient aussi de réévaluer d’ici mi-2026 la pertinence d’un MACF suisse plus étendu, en se basant sur une évaluation à mi-parcours du mécanisme européen.

Par ailleurs, la Suisse a déjà sa taxe fédérale, principalement une tarification carbone des énergies fossiles comme le fioul domestique et le gaz naturel, fixés à 120 francs par tonne de CO2, en guise d’incitation à diminuer le recours au fossile. La plupart des bénéfices sont redistribués aux citoyens et aux entreprises, et une partie de la taxe finance la construction durable et la transition vers le renouvelable. La Suisse a aussi une tarification carbone sur les importations de véhicules et un système d’échange de quotas d’émissions pour les gros émetteurs, afin d’atteindre l’objectif de zéro émission nette.

Quels pays s’opposent à la taxe de l’UE?

Les pays les plus affectés par cette taxe affirment qu’elle va provoquer une hausse des coûts, restreindre le commerce et ralentir la croissance économique.

Malgré une extension de sa propre tarification carbone, le ministre du Commerce de la Chine a qualifié la taxe d’«injuste» et «discriminatoire», et a averti qu’elle pourrait saper la confiance et augmenter le coût de l’action climatique pour les pays en développement. La Chine a assuré qu’elle prendrait des contre-mesures, et l’enjeu a été évoqué pour la première fois au sommet du climat de la COP30 au Brésil en novembre dernier, sous pression d’un groupe de pays.

L’Inde, la Russie et le Brésil s’opposent aussi vivement au MACF, qu’ils qualifient d’action commerciale unilatérale déguisée en politique climatique.

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) déclare que l’UE doit faire preuve de prudence et prendre en compte les impacts du MACF sur le marché mondial. Selon la CNUCED, le mécanisme pourrait prévenir les fuites de carbone, mais son impact sur le changement climatique serait limité – une baisse de 0,1% des émissions mondiales de carbone – et provoquerait des hausses des tarifs commerciaux pour les pays en développement. Par exemple, si le MACF fixe le tarif du carbone à 44 dollars la tonne, le revenu des pays développés augmenterait de 2,5 milliards de dollars, tandis que celui des pays en développement chuterait de 5,9 milliards de dollars, selon une analyse de la CNUCED publiéeLien externe en juillet dernier.

Georg Zachmann, spécialiste de la politique du climat au think tank bruxellois Bruegel, voit le MACF comme un succès politique pour l’UE et estime que son impact à long terme dépendra de la réponse des autres pays, selon qu’ils décident ou non d’appliquer à leur tour une tarification carbone ou des mécanismes similaires.

Pourquoi n’existe-t-il pas de tarification carbone universelle?

Dans un monde idéal, tous les pays appliqueraient une tarification des émissions de gaz à effet de serre, souligne Philippe Thalmann, professeur d’économie environnementale à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). En réalité, de nombreux gouvernements s’opposent à de telles mesures en invoquant l’enjeu de la croissance économique.

«Cette politique européenne qui, d’une certaine manière, les sanctionne, ou du moins rétablit des conditions équitables lorsqu’ils exportent leurs marchandises vers l’UE, est une réponse plus modérée que de les obliger à avoir une tarification carbone sur toute leur production», déclare-t-il.

Philippe Thalmann estime néanmoins que le MACF est le bon outil: «Toute la production d’acier devrait être soumise à la tarification carbone à travers le monde. Et le système du MACF est une manière d’étendre les prix européens aux autres pays. Je pense que la Suisse devrait participer à cet effort.»

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Texte relu et vérifié par Gabe Bullard, traduit de l’anglais par Pauline Grand d’Esnon/sj

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