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La pluie artificielle n’est pas une solution à la sécheresse

nuage d'orage
La technique d’ensemencement des nuages visant à provoquer des pluies artificielles n’est efficace que lorsque les nuages sont déjà sur le point de produire des précipitations. Boris Roessler / Keystone

Ils sont des dizaines de pays à investir des sommes en millions pour augmenter artificiellement les précipitations en zones arides. Or, espérer lutter contre la sécheresse grâce à la pluie «à la demande» relève de l’illusion, assure une experte suisse en ensemencement des nuages (cloud seeding).

Vue garantie sur le Cervin, 365 jours par an! C’est la promesse du directeur du tourisme de Zermatt, Daniel Luggen. La station valaisanne est la première destination de la planète à vous assurer de pouvoir contempler son symbole du 1er janvier au 31 décembre. Il suffit pour ça de dissiper les nuages.

La perspective est alléchante pour les milliers de visiteurs annuels attirés par la pyramide alpine. Il s’agit pourtant d’une plaisanterie. Un poisson d’avril, partagé sur les réseaux sociauxLien externe.

Mais elle a un fond de vérité. Il est possible de modifier la structure des nuages en libérant des substances chimiques dans l’atmosphère. Il ne s’agit pas seulement de dissiper les nuages, mais aussi de réduire la pollution atmosphérique. Et surtout de prévenir les dégâts de la grêle et de favoriser les précipitations, autrement dit la pluie et la neige.

L’ensemencement des nuages (cloud seeding) est utilisé depuis près d’un siècle et la Suisse fait partie des pays pionniers en la matière. Avec l’intensification des sécheresses liées au changement climatique et la baisse des ressources en eau douce exploitables en de nombreuses régions, l’intérêt pour la manipulation des conditions météorologiques connaît aujourd’hui un regain d’intérêt à l’échelle de la planète.

En 2025, la sécheresse a frappé près du tiers de la surface terrestre et cette année pourrait être la plus chaude jamais enregistrée. Depuis le début des années 2000, nombre de régions d’Europe, dont la Suisse, sont devenues plus sèches.

>> Cette vidéo explique comment se forment les nuages et le rôle de l’ensemencement des nuages pour provoquer la pluie:

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«De nombreux pays investissent dans la pluie artificielle par désespoir»

Selon l’Organisation météorologique mondiale (OMM), une cinquantaine de pays, dont les États-Unis, la Chine et l’Iran, expérimentent ou utilisent l’ensemencement des nuages. Sommes-nous alors entrés dans l’ère de la pluie «à la demande»?

«Absolument pas», assure Ulrike Lohmann. La professeure de physique atmosphérique à l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) compte parmi les expertes qui font autorité en matière de recherche sur les nuages. En Suisse, elle expérimente actuellement l’encensement des nuagesLien externe dans le but de comprendre les processus qui interviennent à l’intérieur des nuages.

«De nombreux pays investissent dans la pluie artificielle par désespoir. Ils ont besoin de plus de précipitations, avec des sols toujours plus arides. Mais la quantité d’eau tirée de l’ensemencement des nuages est si faible que cela fait de ces interventions un gaspillage de ressources», explique la scientifique.

>> Malgré ses innombrables rivières, lacs et glaciers, la Suisse n’est pas à l’abri de la sécheresse:

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Comment s’obtient la pluie artificielle

L’encensement des nuages consiste à introduire des particules au sein des nuages. Ces molécules servent de noyaux de condensation autour desquels s’agrègent gouttelettes d’eau minuscules ou cristaux de glace en suspension dans l’air. Quand ces agrégats sont suffisamment gros et lourds, ils tombent en pluie ou en neige, selon la température.

Il est possible de disséminer les particules en question au moyen d’avions ou de drones ou à l’aide de fusées ad hoc à partir du sol. L’iodure d’argent est la plus courante des substances utilisées, sa structure correspondant à celle de la glace.

Aux relativement faibles quantités utilisées pour ensemencer les nuages, soit entre quelques dizaines de grammes et quelques kilos, l’iodure d’argent n’est pas jugé problématique, indique Ulrike Lohmann. Il s’agit d’une substance présente à l’état naturel dans les sols. Cela dit, un usage prolongé sur une même zone est susceptible d’impacter l’environnement ou la santé humaine.

Deux hommes préparent des fusées destinées à l'ensemencement des nuages afin de provoquer la pluie
En mai 2021, le personnel du bureau météorologique local de Shijiazhuang, dans la province du Hebei, en Chine, a lancé des fusées destinées à l’ensemencement des nuages afin de provoquer des précipitations. Zhang Haiqiang / Getty Images

Quelques nuages suffisent à produire de la pluie artificielle

L’encensement des nuages requiert la présence de nuages, il est incapable de générer des précipitations à partir de rien, explique Ulrike Lohmann. «Nous sommes à même de modifier la microstructure d’un nuage et l’équilibre entre gouttelettes d’eau et cristaux de glace en son sein. Toutefois, nous ne sommes pas en mesure de changer les conditions météorologiques menant à sa formation.»

L’essentiel des nuages, l’OMM en distingue dix typesLien externe selon leur forme et leur altitude, ne produisent aucune précipitation, étant souvent trop minces. «Un très faible nombre de nuages se prêtent au ‘cloud seeding’», résume Ulrike Lohmann.

Les nuages vecteurs de précipitations sont le cumulonimbus, celui qui donne des orages et se développe verticalement, et le nimbostratus, une masse basse à développement horizontal gris foncé. «Nous pouvons intervenir uniquement sur les nuages déjà sur le point de produire de la pluie», précise la chercheuse.

67 millions de piscines de pluie artificielle

La Chine a développé le plus imposant programme de modification de la météo dans le monde. Depuis 2014, elle a mené plus de 27’000 interventions d’encensement des nuagesLien externe, pour un investissement dépassant deux milliards de dollarsLien externe.

Fin 2025, l’agence météorologique chinoise a annoncé que ses opérations de pluie et neige artificielles ont produit 168 milliards de tonnes de précipitationsLien externe supplémentaires depuis 2021. Un volume d’eau équivalent à 67 millions de piscines olympiques.

États-Unis, Inde, Pakistan, Iran, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Russie, Thaïlande et Australie sont quelques-uns des pays ayant aussi testé ou adopté des techniques d’ensemencement des nuages comme moyen de lutte contre la sécheresse. Récemment, les autorités indiennes ont eu recours à la pluie artificielle pour réduire la pollution atmosphérique à New Delhi.

L’encensement des nuages pour prévenir les dégâts de la grêle

Les programmes d’ensemencement des nuages sont une réalité en Europe aussi, mais restent moins nombreux qu’en Asie et au Moyen-Orient. En France et en Espagne, l’objectif est de réduire les dégâts provoqués par la grêle. L’immission de particules dans les nuages favorise la formation de nombreux grêlons de petite taille, moins destructeurs qu’un faible nombre de grêlons plus gros.

La Suisse a été pionnière dans le recours à cette technique de lutte contre la grêle. Ses premiers essais remontent aux années 1950. Mais ces expérimentations, les plus récentesLien externe menées par la compagnie d’assurance Baloise comprises, ont été interrompues, étant jugées inefficaces.

façades de bâtiments endommagées par la grêle
Bâtiments endommagés par la grêle à Losone, en Suisse, en août 2023. Keystone / Ti-Press / Samuel Golay

Aurait-il plu même sans l’intervention humaines?

L’encensement des nuagesvisant à produire pluie ou neige artificielle fonctionne, assure Ulrike Lohmann. «Mais pas suffisamment pour générer des précipitations vraiment significatives.»

S’agissant des expériences conduites en Chine, la superficie concernée est si vaste, la moitié du pays, soit 5 millions de km²Lien externe, que localement, les millimètres de pluie supplémentaires sont presque insignifiants, estime Ulrike Lohmann.

L’autre difficulté porte sur l’impossibilité de déterminer à coup sûr si une précipitation est effectivement due à l’ensemencement des nuages ou si elle serait intervenue quoi qu’il en soit. «Nous ne disposons pas de données scientifiques pour le démontrer, en particulier parce qu’il n’existe pas deux nuages identiques pouvant permettre de faire des comparaisons.»

«Le ‘cloud seeding’ n’est pas une solution contre la sécheresse», résume l’experte. Sa seule incidence éventuelle est le moment où les précipitations surviennent: il pleuvra un peu plus tôt ou un peu plus tard.

Tensions entre États avec l’eau pour enjeu

Ulrike Lohmann voit plus de risques que d’avantages dans la production de pluie artificielle. Les coûts, inférieurs à ceux des grandes interventions de modification du climat (géo-ingénierie climatique), prennent toutefois l’ascenseur au moment de travailler sur de vastes zones. Cela impliquerait des flottes nombreuses d’avions ou de drones et des investissements en millions de dollars.

Contraindre un nuage à décharger son eau en une zone donnée risquerait de réduire les précipitations ailleurs, prévient aussi la scientifique. Ce qui risque d’induire des tensions entre régions ou États et entraîner une concurrence avec l’or bleu pour enjeu. «La quantité d’eau dans un nuage est limitée et faire pleuvoir ici revient à ‘soustraire’ de l’eau à qui se trouve ailleurs sur son passage.»

Les rares exemples de réussite en matière d’encensement des nuages concernent la lutte contre la pollution et la gestion de la météo, indique l’experte de l’EPFZ, qui cite le cas de la Chine. Lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de 2008, Pékin a artificiellement dispersé les nuages au-dessus de la capitale pour se garantir un ciel limpide.

«Le ‘cloud seeding’ est plus efficace pour dissiper les nuages et dégager le ciel que pour produire de la pluie artificielle», résume Ulrike Lohmann.

De quoi réjouir Zermatt et son tourisme, qui peut réellement espérer garantir un ciel bleu au-dessus du Cervin à l’année longue.

Texte original en anglais relu et vérifié par Gabe Bullard, version française adaptée par Pierre-François Besson / kr

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