Sécheresse dans les forêts suisses: «un hêtre ne peut pas se transformer en cactus»
La sécheresse exceptionnelle de cette année provoque des dommages irréversibles dans les forêts suisses. Mais ce n’est pas seulement le manque de précipitations qui compromet la santé des arbres.
Des arbres aux cimes jaunies dès la mi-juillet, alors que la végétation devrait être verte et luxuriante: l’image offerte par les forêts suisses en plein été est inhabituelle, même pour celles et ceux qui les étudient depuis des décennies. «Je savais que ce scénario finirait par se produire. Mais je ne pensais pas qu’il surviendrait déjà cette année, et avec une telle intensité», déclare Ansgar Kahmen, professeur d’écophysiologie végétale à l’Université de Bâle.
Le dessèchement et la chute prématurée des feuilles ne constituent pas un simple mécanisme de défense temporaire face au manque d’eau. Ils sont le signe de dommages profonds et irréversibles subis par les tissus des arbres, explique Ansgar Kahmen.
Pour le chercheur, l’année 2026 marque un tournant pour les forêts suisses. «L’ampleur des dégâts est telle que nous pensons que de nombreux arbres ayant déjà perdu leur feuillage mourront immédiatement ou dans les prochaines années», affirme-t-il.
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L’augmentation de la mortalité des arbres, favorisée par des conditions climatiques toujours plus chaudes et plus sèches, pourrait compromettre la fonction de protection des forêts alpines contre les avalanches, les glissements de terrain et d’autres dangers naturels. Elle réduit également la capacité de la forêt à absorber le dioxyde de carbone (CO₂), un puissant gaz à effet de serre, et donc à atténuer le changement climatique. Le stress hydrique rend en outre les arbres plus vulnérables aux parasites et aux maladies.
Les forêts suisses ne disparaîtront pas, souligne toutefois Ansgar Kahmen. «Mais les forêts avec lesquelles nous avons grandi, et auxquelles les habitantes et habitants de Suisse et d’Europe centrale sont fortement attachés, n’existeront plus.»
Aucun bourgeon sur les hêtres touchés par la sécheresse
L’été de cette année rappelle celui de 2018, lorsque près de 5% des surfaces forestières de hêtres en Suisse avaient subi un jaunissement prématuré. Bon nombre de spécialistes de l’écologie forestière avaient alors supposé que les arbres avaient simplement anticipé la sénescence foliaire, c’est-à-dire le processus naturel de dépérissement des feuilles caractéristique de l’automne.
Au printemps suivant, cependant, de nombreux hêtres n’ont pas réussi à produire de nouveaux bourgeons, signe qu’ils avaient subi des dommages graves et durables. Cette observation a notamment été confirmée par une récente étude de l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage (WSL).
La sécheresse touche particulièrement le méristème, le tissu à partir duquel l’arbre produit de nouvelles feuilles et de nouvelles pousses, explique Ansgar Kahmen. Des recherches menées en Suisse, notamment dans une forêt expérimentaleLien externe du canton de Bâle-Campagne étudiée par son équipe, montrent que de nombreux arbres, et surtout les hêtres, peinent à se remettre de tels épisodes de stress hydrique.
D’un côté, il a été surprenant de constater à quel point certaines espèces d’arbres présentes en Suisse sont vulnérables. De l’autre, tout se ramène à un facteur très simple: l’accès à l’eau. Les arbres dont les racines sont suffisamment profondes pour atteindre des couches du sol encore humides, ou suffisamment étendues, résistent mieux à la sécheresse, explique l’expert.
La «soif de l’air» prive les plantes d’eau
Entre 2018 et 2022, le nombre d’arbres morts ou endommagés a augmenté en Suisse, avec une hausse d’environ 50% dans certaines régions, selon l’Inventaire forestier nationalLien externe. La mortalité observée en 2018 a même dépassé celle enregistrée lors de la «canicule du siècle» de 2003.
La succession d’épisodes de sécheresse extrême au cours des dernières années a favorisé la mortalité dans les forêts suisses. Mais le manque de pluie en été ou la diminution de l’eau disponible dans les sols n’en sont pas les seules causes.
Ansgar Kahmen attire l’attention sur un autre facteur: la «soif de l’air» ou, en langage scientifique, le déficit de pression de vapeur (VPD). Avec l’augmentation des températures, l’air peut contenir davantage de vapeur d’eau et devient donc plus «avide» d’humidité. Il prélève ainsi davantage d’eau dans les feuilles et dans le sol.
Cette situation place les plantes devant un dilemme. Elles doivent maintenir ouverts les minuscules pores présents à la surface des feuilles, appelés stomates, afin d’absorber le CO₂ nécessaire à la photosynthèse et à leur croissance. Mais dans des conditions aussi sèches, elles doivent également fermer ces stomates pour limiter les pertes en eau.
«Pour chaque molécule de CO₂ absorbée, la plante perd environ mille molécules d’eau», explique Ansgar Kahmen.
Le déficit de pression de vapeur augmente de manière exponentielle avec la température. Lorsqu’une vague de chaleur fait passer la température de l’air de 25 à 35 degrés Celsius, soit une hausse de 40%, le VPD augmente d’environ 80%. Selon une étudeLien externe du WSL, l’atmosphère européenne n’a jamais été aussi sèche qu’aujourd’hui au cours des quatre derniers siècles.
«Je pense que la diminution de l’humidité atmosphérique a des effets encore plus importants sur la végétation que la hausse des températures elle-même, même si les deux phénomènes sont liés», estime Ansgar Kahmen. À quantité de précipitations égale, les écosystèmes s’assèchent aujourd’hui beaucoup plus rapidement qu’il y a vingt ou trente ans.
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Quels arbres pour les forêts de demain?
Les arbres disposent d’une certaine capacité d’adaptation et, en particulier les plus jeunes, sont capables de modifier leur fonctionnement ou leur morphologie lorsque l’eau se fait rare, explique le chercheur. Ils peuvent par exemple développer des racines plus profondes ou réduire l’étendue de leur couronne.
«Mais il existe des limites structurelles: un hêtre ne peut pas se transformer en cactus», souligne-t-il.
Lorsque ces limites sont atteintes, la composition des forêts commence à évoluer. En Suisse, le hêtre et l’épicéa figurent parmi les espèces les plus affectées par la hausse des températures et la fréquence accrue des sécheresses. Le chêne sessile, le frêne ou encore l’alisier torminal se montrent en revanche plus résilients.
Toutefois, même les espèces indigènes de chêne qui supportent mieux les températures actuelles finissent par atteindre leurs propres limites, observe l’expert. «Nous devons envisager l’introduction d’espèces subméditerranéennes, voire méditerranéennes.»
Le défi consiste à identifier les espèces adaptées au climat de demain. Selon Ansgar Kahmen, l’exercice est loin d’être simple, car il implique de prendre des décisions au-delà de l’expérience acquise jusqu’à présent. En outre, l’introduction d’espèces non indigènes risque d’entrer en conflit avec les objectifs de protection de la nature, qui visent par définition à préserver les écosystèmes existants.
Pour le chercheur, il sera essentiel de disposer de forêts aussi diversifiées que possible. Plus le nombre d’espèces présentes est élevé, plus les chances sont grandes qu’au moins une partie d’entre elles parvienne à s’adapter aux conditions climatiques futures, dans lesquelles des épisodes comme la sécheresse de 2026 pourraient devenir la norme.
Texte relu et vérifié par Gabe Bullard, traduit de l’italien/op
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