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«Ni vue, ni connue»: Quand Isabelle Huppert devient figurante

Isabelle Huppert en train de signer un autographe sur le tapis rouge du festival de Locarno.
Isabelle Huppert en train de signer un autographe sur le tapis rouge du festival de Locarno. Locarno Film Festival / Ti-Press

Au Festival de Locarno, Marc Fitoussi a présenté une comédie où réalité et fiction se répondent sans cesse. Lors d’un entretien à la veille de la première mondiale, Isabelle Huppert, Sandrine Kiberlain et le cinéaste ont évoqué le jeu, l’autodérision et les mécanismes du star-system.

Le Festival du Film de Locarno a toujours été célébré pour sa programmation riche et variée, mettant en avant des cinéastes aux regards radicaux, souvent considérés comme trop aventureux pour les sélections des autres festivals internationaux prestigieux comme Cannes et Venise.  

Ce parti pris pour faire de Locarno la vitrine d’un cinéma d’art et d’essai en marge ne signifie pas pour autant que la direction artistique du festival défend une posture d’exclusivité cinéphilique. L’une des sections les plus emblématiques de Locarno reste celle de la Piazza Grande. Visant un public plus large, lequel représente des milliers de spectateurs réunis chaque soir devant l’un des écrans les plus grands du monde, la section est composée majoritairement de premières mondiales ou internationales en présence d’illustres invités.  

Sur une note particulièrement allègre et réjouissante, le festival s’est achevé avec la première mondiale de Ni vue, ni connue (2026) de Marc Fitoussi.  

Réunissant en tête d’affiche Isabelle Huppert et Sandrine Kiberlain, deux vedettes du cinéma français, Fitoussi signe une comédie sur le monde du cinéma, infusée d’humour méta, qui s’intéresse au métier des figurants, force invisible quoique indispensable de tout tournage. 

De son premier long métrage, La vie d’artiste (2006), à la mini-série Ça, c’est Paris!, le monde du spectacle et du divertissement fait partie intégrante de l’œuvre du cinéaste. Mais ce sont avant tout ses contributions aux troisième et quatrième saisons de la série multi-récompensée Dix pour cent (2015 – 2020) qui ont marqué durablement l’univers artistique du cinéaste.

Ni vue, ni connue semble s’inscrire dans le prolongement de cet exercice idiosyncratique d’autodérision auquel Kiberlain et Huppert s’étaient déjà toutes deux livrées de manière hilarante en jouant leur propre rôle dans les épisodes de Dix pour cent réalisés par Fitoussi.

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Quand la fiction se mesure au réel 

Ni vue, ni connue opère cependant un twist dans son dispositif méta: aux côtés de comédiennes comme Sandrine Kiberlain, Diane Kruger et Ana Girardot, qui incarnent leurs versions fictives, Isabelle Huppert se voit confier le rôle de Corinne Maclou, une figurante surdéterminée à la personnalité accaparante, qui cherche désespérément le rôle qui lui permettra enfin de prouver ses talents.

Après leur rencontre lors d’un tournage, les deux femmes commencent à se côtoyer, tissant des liens d’amitié pleins de tensions et d’humour dus à l’asymétrie de leurs personnalités comme de leurs statuts professionnel, économique et social. 

Voir la Huppert — actrice sans doute la plus prolifique du cinéma français à l’heure actuelle, ayant livré maintes performances inoubliables pour Claude Chabrol, Michael Haneke ou Paul Verhoeven — galérer en simple figurante de tournage en tournage est pour le moins surprenant et amusant.

L’illusion créée par le biais de la fiction ne reste pas intacte très longtemps. Lorsque nous rencontrons l’actrice à l’Hôtel Belvedere, à la veille de la première, le regard distant et presque indifférent sur son visage témoigne de l’étendue de son talent pour prêter ses traits à une Corinne acharnée et sympathiquement maladroite. Entourée du cinéaste Marc Fitoussi et de Sandrine Kiberlain, non moins professionnelle, mais un peu plus chaleureuse que sa partenaire de jeu, Huppert semble, à ce moment-là, songer à tout sauf à répondre à nos questions. 

Isabelle Huppert (à gauche) et Sandrine Kiberlain dans une scène de « Ni vue, ni connue ».
Isabelle Huppert (à gauche) et Sandrine Kiberlain dans une scène de «Ni vue, ni connue». Avenueb – Jerome Prebois

Le décalage entre la réalité et la fiction s’impose certes comme l’un des thèmes clés du film. Comme la plupart des films qui réfléchissent aux conditions matérielles d’une production, le plus célèbre étant sans doute La Nuit américaine (1973) de François Truffaut, Ni vue, ni connue creuse considérablement la dimension échappatoire du monde cinématographique.  

Selon Fitoussi, vouloir faire des films implique en soi le désir d’être dans la réalité: «une réalité améliorée, en tout cas, telle qu’on aimerait la voir, avec le recul nécessaire que permet le cinéma.» Isabelle Huppert, quant à elle, souligne qu’il existe une distinction entre la réalité d’un acteur et celle des spectateurs: «Quand on est acteur, on est au contraire au cœur de la réalité, dans la fabrication même d’un film», par une réponse brève qui témoigne pourtant de la conviction avec laquelle elle envisage son propre métier.  

Bien doser l’autodérision  

Dans la peau de Corinne Maclou, Isabelle Huppert semble bénéficier d’une plus grande liberté pour façonner son personnage. La tâche s’avère plus complexe pour les autres acteurs, à commencer par Sandrine Kiberlain: malgré l’autodérision évidente du film, leurs rôles ne risquent-ils pas d’être perçus comme des versions caricaturales et hors-sol d’eux-mêmes?  

Pourtant, le cinéaste affirme qu’«aujourd’hui, le public est habitué à l’autodérision et les comédiens savent jouer avec leur image. Un acteur comme Vincent Dedienne est prêt à endosser un rôle aussi ingrat, en étant pourtant crédité sous son propre nom» et ajoute: «C’est une preuve d’intelligence aussi. Je crois que les acteurs deviennent finalement même plus proches de nous, presque plus abordables.»  

Huppert, manifestement admiratrice de l’approche de Kiberlain, explique qu’elle a senti une sororité entre leurs manières de jouer: «C’était une bonne idée de nous réunir. J’ai l’impression que dans nos jeux, on pratique constamment l’autodérision, y compris dans les films les plus tragiques ou les plus mélodramatiques. C’est quelque chose que j’aime bien reconnaître chez une actrice. Vous savez, on dit souvent que la comédie n’est jamais loin du drame et le drame n’est jamais loin de la comédie. Mettre cette idée en pratique signifie qu’on n’est jamais complètement dans un genre ni dans un autre, et cela permet beaucoup de flexibilité pour le spectateur aussi.»

Marc Fitoussi et ses stars sur le tapis rouge de Locarno.
Marc Fitoussi et ses stars sur le tapis rouge de Locarno. Locarno Film Festival / Ti-Press

S’agissant de la tonalité humoristique du film, Kiberlain salue pour sa part l’écriture de Fitoussi et sa capacité à adapter son humour à chaque personnage: «Nous avons très rapidement eu conscience que tout le monde n’avait pas notre humour. Nous avons fait très attention, car nous savions avec quel humour c’était fait de la part de Marc. Mais il nous est parfois arrivé de nous rendre compte que telle ou telle personne ne pouvait pas avoir la même distance que nous. C’est un dosage très subtil que Marc a su trouver.»  

Déjouer les clichés par le rire 

L’enjeu du film ne se résume pas seulement à l’immersion, certes fictive, dans le monde du cinéma qu’il propose. Le cinéaste et ses deux actrices fidèles tiennent à souligner que le film raconte avant tout l’histoire d’une rencontre, dont les répercussions ne sont pas limitées à leurs métiers.

«L’écueil dans lequel on ne voulait pas tomber, c’était la rivalité féminine. Le cliché un peu tenace du cinéma, c’est qu’on s’imagine que les actrices entre elles vont s’étriper. Or, Corinne ne cherche pas à prendre la place de Sandrine, et Sandrine, lorsqu’elle est triste quand elle apprend que c’est Diane Kruger qui décroche un rôle, elle ne crie pas vengeance pour autant», explique Fitoussi à propos de ses héroïnes.

Gala à la Piazza Grande: le film a clôturé le 79e Festival du film de Locarno devant près de 8 000 spectateurs dans le plus grand cinéma en plein air du monde.
Gala à la Piazza Grande: le film a clôturé le 79e Festival du film de Locarno devant près de 8000 spectateurs dans le plus grand cinéma en plein air du monde. Locarno Film Festival / Ti-Press

Le film reconnaît et dénonce le déterminisme social et les conséquences que ce dernier peut avoir, indépendamment de la volonté des personnages. «Mais pour faire sourire!», affirme Isabelle Huppert. «Ce que j’aime dans les films de Marc, bien qu’il mette en scène des personnages qui vivent dans une certaine précarité, un peu déclassés, c’est qu’il dépasse cette opposition simple entre victimes et triomphants. Ce que je trouve vraiment intéressant dans mon personnage, c’est qu’elle n’est jamais montrée comme une victime. À travers ses réactions permanentes depuis la toute première scène du film, elle dénonce constamment les inégalités. C’est un ressort qui est aussi purement dramaturgique, mais qui fait émerger des réactions à la fois drôles et violentes.» 

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Relu et vérifié par Samuel Jaberg

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