La Suissesse Sabrina Dallafior devient la première femme à diriger l’agence chargée de démanteler les armes chimiques
La nomination de l’ambassadrice suisse intervient dans un contexte tendu. Les progrès réalisés dans l'élimination des stocks d'armes chimiques risquent d’être mis à mal par l’antagonisme entre les plus grandes puissances militaires et les menaces de prolifération liées à l'intelligence artificielle et à la technologie des drones.
Après 25 ans de carrière dans la diplomatie suisse, Sabrina Dallafior deviendra en juillet la première femme à diriger l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC).
L’annonceLien externe de sa nomination intervient alors qu’au cours de la dernière décennie, un nombre croissant d’hommes, de femmes et d’enfants ont été victimes d’une utilisation souvent aveugle de substances chimiques meurtrières, que ce soit en Syrie ou en Ukraine, mais aussi au Royaume-Uni ou encore en Malaisie.
La nouvelle directrice devra faire face aux risques de prolifération favorisés par le fait que des États voyous et des groupes terroristes ont désormais accès à des technologies telles que les drones et l’intelligence artificielle.
Le tout alors que le soutien aux agences internationales qui ont contenu les conflits après la Seconde Guerre mondiale s’érode, et que les États-Unis, la Chine et la Russie se disputent l’influence globale.
Son mandat d’ambassadrice auprès de la Conférence du désarmement de l’ONU à Genève, entre 2016 et 2019, lui apportera une expérience essentielle pour ce poste, a déclaré le gouvernement suisse.
«Sa sélection, parmi un groupe de candidats qualifiés, souligne les mérites de l’ambassadrice Dallafior et son expertise reconnue en matière de contrôle des armements, de désarmement et de non-prolifération», souligne le porte-parole du Département des affaires étrangères (DFAE) Jonas Montani.
Pourquoi l’agence en charge des armes chimiques a-t-elle été créée?
L’OIAC a été créée en 1997 pour superviser la mise en œuvre de la Convention sur les armes chimiques (CAC), adoptée à Paris quatre ans plus tôt. Elle interdit la mise au point, la fabrication, le stockage, le transfert et l’utilisation d’armes chimiques.
La Convention a été ratifiée par 193 pays. Seuls la Corée du Nord, l’Égypte et le Soudan du Sud ne l’ont pas signée, et Israël l’a signée sans la ratifier, condition nécessaire pour que le traité soit juridiquement contraignant.
Sans être une agence onusienne, l’OIAC travaille en étroite collaboration avec l’ONU. Elle effectue des inspections 24 heures sur 24 sur les sites de destruction d’armes, enquête sur les attaques présumées et peut envoyer des inspecteurs ou des experts dans n’importe quel pays signataire de la CAC.
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Les images d’un siècle d’armes chimiques montrent l’importance de leur interdiction
En 2013, elle a reçu le prix Nobel de la paix pour avoir contribué à l’élimination des stocks, notamment grâce à son travail de supervision du démantèlement de l’arsenal chimique syrien. Au cours de la guerre civile syrienne, des milliers de civils ont été tués lors d’attaques répétées menées par le gouvernement et par des terroristes djihadistes.
L’OIAC n’est ni un tribunal, ni un procureur. Elle cherche à établir les responsabilités, mais ne rend pas de verdict. Ses rapports sont transmisLien externe au Conseil de sécurité des Nations unies et peuvent servir de base à des résolutions, des enquêtes et des pressions internationales. Les États utilisent ses conclusions pour déterminer des sanctions.
Quel est le parcours de la nouvelle directrice générale?
Née à Bâle, dans le nord-ouest de la Suisse, Sabrina Dallafior a étudié l’histoire de l’Europe de l’Est et la langue russe avant d’entrer dans le circuit diplomatique en 2000.
Sa carrière l’a conduite des missions suisses auprès de l’Union européenne et de l’OTAN à Bruxelles à des postes de haut niveau à Berne, où elle s’est concentrée sur la politique de sécurité multilatérale. Actuellement ambassadrice de Suisse en Finlande, elle doit prendre ses nouvelles fonctions en juillet 2026.
«J’accorderai la plus haute importance au respect de la norme contre les armes chimiques», a-t-elle déclaré dans le communiquéLien externe annonçant sa nomination, ajoutant que sa «viabilité à long terme» devait être assurée en enquêtant sur toutes les allégations crédibles.
Des enquêtes en Syrie à l’aide apportée à l’Ukraine
La Syrie a été le principal théâtre des attaques chimiques survenues au cours des années 2010. Le président Bachar al-Assad, soutenu par la Russie, s’accrochait alors au pouvoir par une répression brutale, à la suite des manifestations du «Printemps arabe» qui s’étaient propagées à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.
Même après sa destitution en 2024, il resterait plus d’une centaine de sites d’armes chimiques dans le pays, un nombre bien supérieur aux estimations précédentes, a déclaré l’OIACLien externe l’année dernière.
Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, Moscou et Kiev se sont mutuellement accusés à plusieurs reprises d’utiliser des armes chimiques.
À la demande de l’Ukraine, l’OIAC lui a fourni assistance technique et protection et a confirmé, dans des rapports publiés en 2024 et 2025, l’utilisation de substances interdites sur le front.
L’organisation a également participé à des enquêtes sur des empoisonnements politiques très médiatisés, notamment celui de l’opposant russe Alexeï Navalny au moyen de l’agent neurotoxique Novichok en 2020, ainsi que l’attaqueLien externe contre l’ancien espion Sergueï Skripal et sa fille au Royaume-Uni en 2018. Londres et des enquêteurs indépendants ont produit des preuves de l’implication des services de renseignement militaires russes dans cette tentative d’assassinat, ce que Moscou a nié.
Après l’affaire Skripal, et malgré l’opposition de la Russie, les pays membres de l’OIAC ont convenu d’élargir le mandat de l’agenceLien externe afin de lui permettre de documenter la responsabilité de l’utilisation d’armes chimiques. Auparavant, les inspecteurs n’étaient autorisés qu’à enquêter sur les attaques présumées et à identifier les substances chimiques, sans préciser qui avait perpétré ces attaques.
En 2023, l’OIAC a annoncéLien externe avoir contrôlé la destruction de tous les stocks chimiques «déclarés» dans le monde, c’est-à-dire ceux que les pays membres avaient admis détenir – ce qui reste peut-être le plus grand succès de l’organisation à ce jour.
Qu’est-ce qui sape l’interdiction des armes chimiques?
Malgré ces avancées, certains pays continuent d’être accusés d’utiliser des substances interdites, non seulement contre leurs ennemis étrangers, mais aussi contre leur propre population.
Les autorités géorgiennes ont utilisé un poison datant de la Première Guerre mondiale contre des manifestants à Tbilissi, la capitale, a rapporté la BBCLien externe en décembre dernier, citant une étude évaluée par des pairs et publiée par la revue internationale Toxicology Reports.
Le gouvernement iranien fait également partie des pays accusés d’utiliser des substances toxiques, selon un rapportLien externe de la Coalition pour la Convention sur les armes chimiquesLien externe, un réseau d’organisations non gouvernementales qui s’est associé à l’OIAC pour soutenir les objectifs du traité.
Le régime a utilisé des munitions réelles contre des manifestations de grande ampleur ces derniers mois. La télévision d’État a fait état de plus de 3000 morts, mais des estimations indépendantes parlent d’un bilan dix fois plus lourdLien externe.
Sabrina Dallafior a souligné que la protection de la norme contre l’utilisation d’armes chimiques était sa priorité absolue. Mais cette norme est menacée, avertissent le ministère britannique de la DéfenseLien externe et l’agence internationale de coopération policière InterpolLien externe.
«Le tabou entourant l’utilisation des armes chimiques s’est érodé au cours de la dernière décennie», écrit Natasha Hall, associée principale au Centre for Strategic and International Studies, un groupe de réflexion de Washington, dans un rapport de rechercheLien externe publié en octobre 2024. La chercheuse s’est basée sur des entretiens menés auprès de responsables gouvernementaux américains et alliés, de membres de l’OIAC et d’autres spécialistes. «Les acteurs choisiraient probablement une approche progressive pour tester les limites de la condamnation internationale», poursuit-elle dans ce document.
«L’escalade des tensions entre les États-Unis et la Russie, associée aux fractures au sein de la communauté internationale, remet en question les mécanismes existants de contrôle et de responsabilité en matière d’armes chimiques», souligne la chercheuse.
Une autre menace provient de la généralisation de l’informatique de pointe, de la technologie des drones et des produits chimiques dits «à double usage», qui peuvent être utilisés à des fins civiles ou militaires.
L’OIAC se concentre de plus en plus sur la manière de garantir que les progrès technologiques renforcent, plutôt qu’ils ne compromettent, ses efforts de vérification et de surveillance de la convention sur les armes, a déclaréLien externe en novembre dernier son directeur général actuel, Fernando Arias.
«Les technologies émergentes, notamment l’intelligence artificielle et l’évolution des produits chimiques à double usage, compliquent encore davantage la détection et l’application, souligne le porte-parole du DFAE Jonas Montani. Tout cela se déroule dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, dans le cadre duquel la confiance entre les États s’affaiblit et les mécanismes de sécurité collective sont mis à l’épreuve.»
Relu et vérifié par Tony Barrett/vm/ts, traduit de l’anglais par Albertine Bourget/ptur
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