La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

«Un rituel qui rassemble par l’émotion»

Le football contribue à créer des liens. Keystone

Mardi soir, les Suisses ont vibré en suivant les aventures du FC Bâle. Tous ensemble. Unis le temps d'un match.

L’anthropologue Fabrizio Sabelli évoque le mystérieux pouvoir du football.

swissinfo: Selon vous, le FC Bâle est-il parvenu à réunir les habitants de ce pays?

Fabrizio Sabelli: Réunir est peut-être un peu fort. Mais l’impact est certainement considérable. Historiquement, c’est l’une des rares fois où la Suisse vit la même situation que d’autres pays, autour d’un enjeu aujourd’hui fondamental: le football.

Depuis quelques années, le football est devenu l’élément unificateur de beaucoup d’esprits au-delà des cultures et des clivages politiques et idéologiques. Et la Suisse était un peu à l’écart de ce phénomène.

L’impact est donc très important sur le plan interne, surtout dans la distinction entre Suisse alémanique et Suisse romande.

Et les étrangers de Suisse étaient, eux aussi, derrière le FC Bâle… Même les Italiens pourtant très fidèles à leurs clubs originels!

C’est ce qui était frappant en regardant le match à la télévision: le nombre d’étrangers présents dans les gradins qui soutenaient Bâle. Comme si c’était leur équipe!

L’enjeu est extrêmement important pour l’unification… ou plutôt le sentiment d’appartenance.

Un sentiment superficiel ou profond?

Je crois que c’est un sentiment profond. Aujourd’hui, la nation n’existe plus. Les symboles de la nation, le drapeau, ont un impact beaucoup moins important qu’un phénomène rituel qui rassemble par l’émotion et non pas par la raison ou l’idéologie.

Le sport a cela de fantastique. Il mobilise les sentiments. J’ai vu des gens qui pleuraient de joie. Un symptôme important. Cela veut dire que le côté affectif est développé à l’extrême. C’est ce qui fait toute la différence.

En Italie, par exemple, je crois que le football est le seul élément qui fait que les habitants se sentent unis – je suis italien, donc je suis bien placé pour le savoir!

Et Bâle, même si ce n’est pas l’équipe suisse, symbolise la Suisse de manière emblématique.

D’autant plus que les différentes régions du pays et du monde sont représentées au sein de l’équipe elle-même…

C’est très paradoxal. D’un côté, le monde. Et de l’autre, le pays. Le football est symboliquement unificateur de cultures différentes et en même temps, ces gens venus de partout représentent emblématiquement un pays.

Une magnifique manière d’unifier les autres et d’opérer une cohésion à l’échelle du pays en même temps. C’est le mystère et miracle du football!

En cela, il est unique?

Je pense que sur le plan de l’impact, il est unique. Quantitativement. Aucun autre sport ne peut avoir cet aspect rituel et cet impact émotionnel lié aux règles du jeu.

Un impact intense… et éphémère? Ou est-ce que ce sentiment d’appartenance peut durer, au-delà de l’émotion de l’instant?

Aujourd’hui, tout est éphémère. Rien n’est stable. Mais il y a des traces. On ne peut pas parler d’un impact à long terme sur la constitution d’un sentiment national… Ce serait une folie!

En revanche, on peut parler d’une contribution à un sentiment d’unité collective. D’un événement qui déclenche une nouvelle conception du peuple suisse. Apporter ce petit quelque chose que, malheureusement, Expo.02 n’a pas pu donner.

Et seule l’émotion, l’affectivité, peut y parvenir. Je sais que beaucoup de gens se méfient de ça, parce que ce genre de phénomènes s’ est produit sous les régimes autoritaires ou dictatoriaux. Mais c’est la réalité.

La sociologie nous apprend que, sans sentiment, il n’y a pas une implication des esprits autour des enjeux collectifs.

Ce sentiment d’appartenance répond à un besoin, aujourd’hui en particulier?

Probablement. Parce ce que nous sommes dispersés. Les systèmes d’affiliation sont multiples. L’apparition des sectes le prouve: il y a un besoin de faire partie d’une entité, aussi absurde soit-elle.

Le football offre cela, sans doute. Et les gens en ont besoin, oui… parce que la solitude est détestable. Là, pendant un instant, le temps d’un match, des individus se sentent unis par un enjeu commun.

Un enjeu qui est surtout stimulé par l’idée de l’ennemi, virtuel ou symbolique, incarné par l’équipe adverse. Paradoxalement, c’est comme s’il y avait une guerre. On s’unit derrière un même drapeau. C’est une sorte de conflit, mais sublimé par le jeu et l’aspect sportif.

Mardi soir, vous avez suivi la rencontre?

Ecoutez… Moi, je suis un tifoso de la Roma! Théoriquement, je n’aurais donc pas dû m’intéresser à Bâle. Et pourtant, je l’ai suivi. Je me suis même mis à trembler à la deuxième mi-temps quand j’ai vu que Bâle pouvait perdre!

swissinfo/ propos recueillis par Alexandra Richard

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision