Des fenêtres professionnelles s’ouvrent en Suisse entre pharma et IA
La Suisse, un des leaders mondiaux de la pharma, devient un pôle en pleine expansion dans le secteur de la recherche sur l’IA avec la présence de start-up et de grands noms de la tech. Cette combinaison offre des possibilités allant au-delà des laboratoires traditionnels.
Les géants suisses de la pharma comme Novartis ou Roche et leurs laboratoires misent sur l’IA pour découvrir et développer de nouveaux médicaments. Selon le cabinet de conseil McKinseyLien externe, les 20 plus grandes entreprises de la branche ont dépensé l’an passé 29,5 milliards de dollars (24,5 milliards de francs suisses) pour des accords portant sur la découverte de médicaments via l’IA. Contre 15,4 milliards un an plus tôt.
Parallèlement, des géants de l’IA comme Anthropic ou OpenAI se livrent à une course effrénée pour mettre au point des outils destinés à l’industrie pharmaceutique, pour ses activités scientifiques, cliniques et commerciales. Celles-ci comprennent d’énormes volumes de données. En juin dernier, le PDG de la division IA de Microsoft, Mustafa Suleyman, a indiquéLien externe sur la chaîne CNBC que le la santé était «l’application la plus importante de l’IA».
Pour les professionnels des firmes de la pharma qui siègent en Suisse, cette convergence ouvre des fenêtres de carrière. Bâle est déjà un pôle de l’industrie pharmaceutique et Zurich est devenu un centre d’innovation de premier ordre pour l’IA grâce notamment à ses universités, au financement de la recherche et à ses start-ups qui attirent les grands noms de l’IA.
Les sociétés OpenAI, créateur de ChatGPT, et Anthropic, ont déjà pris racine à Zurich. Et Isomorphic Labs, une compagnie spécialisée dans la découverte de nouveaux médicaments par l’IA via Google DeepMind, a ouvert son premier bureau en dehors de Grande-Bretagne à Lausanne.
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Avec l’IA, les pharmas accélèrent la découverte de nouveaux médicaments
Nives Rombini, une Suissesse d’origine italienne férue de sciences humaines et qui a étudié l’immunologie à l’université de Berne, fait partie d’un groupe croissant de scientifiques qui se tournent dorénavant vers l’IA après avoir travaillé des années pour des laboratoires pharmaceutiques. Ces scientifiques ont la conviction d’avoir davantage d’impact dans une entreprise de la tech que dans la pharma traditionnelle.
Outre les sciences humaines, Nives Rombini se passionne aussi pour les données et l’automatisation. Après ses études, elle a accompli un stage chez l’opérateur de télécommunication Swisscom, avant de rejoindre en 2021 l’antenne en Suisse romande de la société pharmaceutique américaine Bristol Myers Squibb (BMS). En 2023, elle fut nommée au poste de chercheuse senior au sein de cette entreprise. Sa tâche: analyser les données des patients pour aider BMS à déterminer ses axes de recherche.
Mais en 2024, à 29 ans, frustrée par l’inefficacité des laboratoires à traiter ces données à grande échelle, elle a décidé de démissionner pour cofonder Navis Bio, une start-up de la high-tech qui est basée à Zurich.
«J’occupe presque le même poste, à la différence que je peux développer ici une plateforme traitant les données», résume-t-elle.
Basé sur l’IA, son logiciel automatise une énorme quantité de données et peut analyser des milliers d’essais cliniques, de brevets et d’articles scientifiques pour aider les laboratoires à identifier des maladies cibles. Un tel logiciel pourrait difficilement être développé dans une grande firme.
«Ne pas pouvoir accélérer ou sortir parfois des sentiers battus est lié intrinsèquement à la nature même de la branche de la pharma. Repousser structurellement les frontières est difficile au sein des grands laboratoires. C’est ce que nous essayons de faire ici», précise Nives Rombini.
Il faut compter sur plus d’une décennie et 2,3 milliards de dollars en moyenne pour développer un médicament. Et seuls 10% entrant en phase d’essais cliniques aboutissent. Mais les efforts dans la recherche et le développement basés sur l’IA doivent faire gagner temps et argent. De 25 à 50% de gain au moins pour découvrir des médicaments, estime le Boston Consulting Group (BCGLien externe). Pour exploiter ce potentiel, des sociétés se spécialisent. En une décennie, des firmes comme HAYA Therapeutics, Onena Medicines ou Adaptiv Bio se sont implantées en Suisse.
Au-delà des scientifiques
Si l’IA ouvre des perspectives professionnelles pour les scientifiques dans les laboratoires et pour les chercheurs, elle permet aussi aux personnes ayant de l’expérience dans la pharma et qui ont œuvré dans la tarification, le remboursement, l’accès au marché ou encore la stratégie client, de pouvoir se profiler chez des prestataires de services actifs dans l’IA.
Cette convergence s’explique par la manière avec laquelle l’intelligence artificielle interfère tout au long de la chaîne. Depuis l’analyse des données biologiques jusqu’à l’identification de cibles potentielles, en passant par le perfectionnement des médicaments candidats, la conception d’essais cliniques ou encore l’accompagnement de décisions en matière de fabrication, réglementation, tarification, commercialisation.
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Le pôle pharmaceutique de Bâle se bat pour conserver sa place dans un nouvel ordre mondial
«Il y a toujours eu des scientifiques qui étaient employés de la pharma qui sont partis créer leurs entreprises de biotechnologie», rappelle David Vanni. Engagé sept ans chez Novartis où il occupait encore récemment le poste de directeur adjoint chargé de la stratégie client dans le monde pour l’oncologie, il confirme «que des talents de la pharma, à différents niveaux, rejoignent des start-up axées sur l’IA et apportent comme plus-value leur expertise commerciale pour les solutions qui sont développées». Cette possibilité n’était jadis offerte qu’en travaillant pour un bureau de conseil.
David Vanni, qui a travaillé dans les secteurs du marketing et la stratégie client à Shanghai et à Bâle, a perçu le potentiel de l’intelligence artificielle sous l’angle de la rationalisation des processus et d’apport de davantage de données avant toute prise de décision commerciale. Au bénéfice d’une formation en IA, il estime, comme Nives Rombini, que ses chances de combler des lacunes dans le secteur sont désormais plus grandes en tant que fournisseur de technologies que dans les laboratoires de la pharma.
En juillet, il a rejoint CHOIR, une start-up qui a son siège à Singapour et spécialisée dans le développement de solutions économique basées sur l’IA pour les laboratoires. Il dirige les activités mondiales de vente et marketing depuis les bureaux que CHOIR a ouverts récemment à Zurich.
Une multitude de start-up parvenant à concilier leur expertise en IA et dans la pharma cohabitent actuellement et cherchent à améliorer l’efficacité des laboratoires. Citons Lyfegen à Bâle, qui utilise l’IA pour faciliter la tarification et le remboursement, ou Risklick à Berne qui propose des solutions pour élaborer des protocoles d’essais cliniques. Ou encore la société américaine iFactory, laquelle utilise l’IA pour signaler des problèmes et doper la productivité dans la fabrication de médicaments.
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Comment l’IA transforme le marché du travail suisse
Des géants de la tech comme Anthropic ou Microsoft, qui ciblent la pharma avec de nouveaux outils, ont besoin de personnes qui comprennent les processus scientifiques, réglementaires et commerciaux propres à cette branche. Anthropic vient de publier seize offres d’emploi liées aux sciences humaines pour ses équipes juridique, informatique et commerciale. Ce n’est certes qu’une petite portion des 600 postes à pourvoir sur sa page, souvent aux États-Unis avec des salaires compétitifs.
Potentiel à long terme
Difficile de dire déjà quelle ampleur cette migration de talents de la pharma en direction de l’IA prendra. Le chiffre est encore faible en Suisse et à travers le monde, estime Maurice Thornton. Il dirige headcount SA, agence de recrutement spécialisée dans les sciences humaines à Zurich.
«Nous observons en revanche davantage d’entreprises de l’IA qui recrutent des professionnels de la pharma de haut niveau et expérimentés pour siéger dans leurs conseils d’administration ou comme conseillères ou conseillers. Avec dans l’idée de les aider à développer leurs activités dans la santé», analyse-t-il. Il cite l’exemple du PDG de Novartis, Vas Narasimhan, qui a rejoint en avril le conseil d’administration d’Anthropic.
Pour Christian Hein, ancien vice-président chargé de la transformation numérique chez Novartis et actuellement conseiller indépendant en IA pour les sciences humaines et la santé, l’ampleur de ces nouvelles opportunités dépendra de la stratégie finale des compagnies de l’IA.
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Dans la pharma, l’IA doit relever le défi des essais cliniques, coûteux et risqués
«On ne sait pas encore vraiment si celles qui découvrent par exemple de nouveaux médicaments et qui ont émergé de l’IA resteront des plateformes ou deviendront des biotechnologies plus traditionnelles avec leurs pipelines. Si la seconde option l’emporte, davantage de personnes quitteront sans doute la pharma pour rejoindre ces entreprises», dit-il.
Mais Christian Hein est sceptique quant aux possibilités qu’ont les laboratoires à la pointe dans l’IA comme OpenAI et Anthropic de devenir des concurrents directs des laboratoires de la pharma et attirer les talents.
«Dès qu’on entre dans le développement clinique, le modèle économique est très différent du marché des technologies et des logiciels. Je considère plus les laboratoires de l’IA comme des catalyseurs et des accélérateurs de processus scientifiques et pharmaceutiques», nuance-t-il.
Maurice Thornton partage son avis. Il s’attend à voir se multiplier à l’avenir les partenariats entre les laboratoires de la pharma et entreprises de l’IA, favorisant l’échange de talents. Pour un pôle de la pharma comme la Suisse, il est donc important d’attirer sur place de nouveaux talents de l’IA.
Ce d’autant que la Suisse dispose d’atouts importants avec ses deux écoles polytechniques fédérales à Zurich (EPFZ) et Lausanne (EPFL), lesquelles figurent parmi les principaux viviers de talents de l’IA. «Le mariage pharma-IA est une grosse opportunité pour la Suisse», conclut-il.
Relu et vérifié par Nerys Avery/vm/gw, traduit de l’anglais par Alain Meyer/dbu
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