L’eau douce se raréfie sous l’impact du changement climatique, malgré le cycle de l’eau
La quantité totale d'eau sur Terre reste stable, mais le changement climatique modifie sa répartition. Résultat: certaines régions manquent d’eau, tandis que d'autres subissent des crues, ce qui exacerbe les tensions géopolitiques. La Suisse n'est pas épargnée.
Ouvrir un robinet et boire un verre d’eau reste un geste banal en Suisse. Il n’est pourtant pas toujours possible pour une partie de la population mondiale. L’eau douce se raréfie dans de nombreuses régions. Selon un rapportLien externe de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), les cours d’eau ont atteint en 2025 leur niveau le plus bas depuis plus de trente ans. Ces chiffres précèdent l’été 2026, particulièrement chaud et sec connu en Europe et pour lequel les données ne sont pas encore disponibles.
La quantité totale d’eau présente sur Terre ne diminue pas. Elle circule entre les océans, les sols, les nappes phréatiques, les lacs, les rivières et les glaciers.
Comme le disait le chimiste français Antoine Lavoisier, «rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme». Un adage particulièrement vrai dans le cas de l’eau, ce que confirme Thibault Datry dans l’émission Tout un monde.
Un changement de répartition
Mais le directeur de recherche en écohydrologie à l’Institut national français de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement constate un changement: celui du type de réservoir où se trouve l’eau douce.
«Depuis la création de la Terre, la quantité d’eau n’a pas bougé. Ce qui a changé, c’est sa répartition dans les différents compartiments: surface-souterrain; eau douce-eau salée», explique-t-il. Et d’exemplifier que, lorsque les glaciers et les calottes polaires fondent, leur eau rejoint les mers. «On rajoute de l’eau salée et on perd de l’eau douce», détaille Thibault Datry.
Selon son cycle, l’eau des océans s’évapore toutefois pour former des nuages, puis retombe sous forme de précipitations. Mais les vents et les courants atmosphériques ne la redistribuent pas de manière uniforme à l’échelle du globe terrestre.
Le continent africain a ainsi connu une année particulièrement sèche en 2025, mais aussi d’importantes crues et inondations, comme le relève le rapport de l’OMM. «Cette humidité n’est pas redistribuée de manière homogène, mais l’eau douce est bien revenue à un moment donné», note Thibault Datry.
Des pluies plus irrégulières
Le changement climatique accentue ces contrastes. «Toutes les années les plus extrêmes ont été observées au cours des vingt dernières années», observe de son côté Bettina Schaefli, professeure d’hydrologie à l’Université de Berne et présidente de la commission d’hydrologie de l’Académie suisse des sciences.
Selon elle, la tendance devrait s’accentuer. «On sait qu’avec les changements climatiques, il y aura des régions qui sont déjà sèches aujourd’hui et qui vont devenir encore plus sèches. Et puis d’autres, comme la Suisse, où il n’y aura pas beaucoup de changements au niveau de la quantité de précipitations annuelles».
«En France et en Suisse, on va vers un système qui ressemble à la mousson»
Thibault Datry, directeur de recherche en écohydrologie à l’Institut national français de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement
Le problème tient surtout à la répartition de ces pluies. «En France et en Suisse, on va vers un système qui, si j’exagère, ressemble à la mousson, avec six mois de pluies et six mois sans pluie», explique Thibault Datry.
Les inondations ne permettent donc pas toujours de reconstituer les réserves. En Suisse et en France, les nappes et les cours d’eau affichaient encore un excédent de stockage à la mi-mai. Quelques semaines plus tard, la situation était devenue exceptionnelle, note Thibault Datry.
La Suisse doit aussi négocier
Cette nouvelle répartition de l’eau a des conséquences sur les activités humaines, comme l’agriculture, mais aussi l’industrie, et crée aussi des tensions géopolitiques entre des pays. L’Inde et le Pakistan s’opposent sur la gestion des barrages et des canaux.
L’Ethiopie et l’Egypte se disputent aussi l’usage des eaux du Nil après la construction par le gouvernement éthiopien du grand barrage de la Renaissance. Les autorités égyptiennes le considèrent comme une menace existentielle pour sa sécurité hydrique.
La Suisse n’y échappe pas et connaît désormais des tensions avec ses voisins, comme l’Italie, avec qui une question se pose: faut-il lâcher plus d’eau pour que le pays transalpin puisse irriguer davantage la plaine du Pô?
«On n’avait pas l’habitude de devoir se préoccuper d’une gestion concertée de l’eau. Maintenant, nous avons de nouveaux conflits qu’on ne connaissait pas avant. Jusqu’à il y a cinq ou six ans, tout le monde pensait que de toute façon, nous avions assez d’eau pour tout le monde… et tout d’un coup, on commence à discuter», rappelle Bettina Schaefli.
La France est également concernée. Le débit du Rhône devrait diminuer de 25% d’ici 2050, selon Thibault Datry. Plusieurs centrales nucléaires françaises ont besoin d’un débit suffisant pour leur refroidissement. «C’est un sujet politique qui est déjà d’actualité», juge-t-il.
Le Sahel, longtemps associé à la sécheresse et aux famines, retrouve de l’eau. Depuis les années 1990, les précipitations augmentent et les nappes phréatiques remontent. Mais cette évolution s’accompagne aussi d’inondations et de nouveaux défis pour l’agriculture.
Ce phénomène s’explique en partie par le retour de la mousson ouest-africaine. La réduction de la pollution liée au charbon a contribué au réchauffement de l’Atlantique Nord. Des vents plus chargés d’humidité atteignent désormais davantage la région.
Les transformations des sols jouent aussi un rôle. Le remplacement des prairies par des cultures à enracinement superficiel réduit l’évapotranspiration. Une plus grande quantité d’eau reste donc dans les terres. Mais les sols dénudés forment parfois une croûte peu perméable. L’eau ruisselle alors rapidement et peut provoquer des inondations.
Le Sahel doit donc apprendre à gérer cette nouvelle donne. Les pluies sont plus intenses, mais aussi plus irrégulières, de même que les périodes sèches. Résultat: cela peut compromettre les semis et les récoltes. Le retour de l’eau constitue une opportunité, mais il ne supprime pas les effets du dérèglement climatique.
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.