Il y a 25 ans, le grounding de Swissair créait la stupeur dans toute la Suisse
Le 2 octobre 2001, coup de tonnerre dans le ciel suisse: des centaines d’avions Swissair cloués au sol et des milliers de passagers sont bloqués en Suisse et aux quatre coins de la planète. En manque de liquidités, ce fleuron de l’économie suisse est contraint à la faillite. La fin d’un âge d’or pour l’aviation.
Depuis plusieurs années, le plan de vol de Swissair devenait plus erratique. La stratégie du chasseur initiée au début des années 1990 avait conduit la compagnie nationale à racheter de nombreuses petites compagnies suisses et européennes. Mais ces petits acteurs, mal en point lors des rachats, plombaient les comptes de Swissair plutôt qu’ils ne lui donnaient une nouvelle impulsion.
De plus, la compagnie nationale suisse se trouvait à l’étroit dans les frontières helvétiques, alors même que de nombreuses compagnies françaises, allemandes, italiennes, britanniques ou basées dans le Benelux construisaient sous l’égide de Bruxelles un «ciel européen» dont Swissair se trouvait écartée, a fortiori après le non suisse lors de la votation sur l’Espace Economique Européen en 1992.
Compagnie des stars
Pourtant, à la veille du 21e siècle, Swissair faisait encore rêver. «J’ai volé avec Elizabeth Taylor et Richard Burton, Caroline de Monaco ou encore Karl Lagerfeld», se souvient Karin Keller-Maurer, ancienne hôtesse entre 1978 et 2001. Son ancien collègue Yves Favez énumère pour sa part «la princesse Anne d’Angleterre, la famille royale de Thaïlande ou encore Sofia Loren».
Il se souvient de son dernier vol avec elle, alors que l’actrice italienne se rendait au réveillon de la Maison Blanche à Washington en 1999: «Elle et son mari Carlo, avec leurs enfants, avaient réservé toute la Première Classe. La Première Classe était devenue un restaurant italien, elle venait goûter la pasta et donner son avis, elle plaisantait avec nous… C’était une vraie lady qui connaissait toujours le nom du chef de cabine avant même d’embarquer.»
Swissair, compagnie des stars. Le service y était exceptionnel: menus élaborés par des chefs étoilés, cuisine dans l’avion par des personnels ayant suivi des formations hôtelières, mets raffinés comme le caviar ou le champagne millésimé, service dans des assiettes et des plats en porcelaine. Loin des boissons vendues à l’unité aux passagers dans les avions, Swissair misait sur une expérience unique, même en classe économique.
>> Revoir l’édition spéciale du téléjournal du 2 octobre 2001:
Conditions de travail à la pointe
Si les passagers étaient choyés, le personnel l’était tout autant: caisse d’épargne interne, longs séjours dans des destinations exotiques, cadeaux et gratifications, salaires généreux. Swissair se montrait à la pointe dans certains domaines. «Nous étions les premiers à avoir même travail, même salaire: c’était super», se souvient Karin Keller-Maurer. Jusque-là cantonnées dans la plupart des compagnies au service tandis que leurs collègues masculins pouvaient travailler dans les cuisines, les hôtesses de Swissair ont pu intervertir avec les stewards. Ces derniers bénéficiaient également de séances de coaching en manucure et autres soins esthétiques.
Cet univers hérité de l’aviation des années d’après-guerre a été poussé à son paroxysme par la compagnie helvétique, soucieuse de devenir la vitrine de la Suisse dans le monde. Avec plus de 115 destinations desservies sur la planète, Swissair déployait un réseau intercontinental digne des plus grandes compagnies. De Tokyo à Washington, de Dar es Salam à Londres, de Téhéran à Hanoï, les avions à croix blanche sur l’empennage ne passaient jamais inaperçus. Une époque où les grands hubs aéroportuaires ne concentraient pas le trafic et où les grandes alliances aériennes, embryonnaires, n’écrasaient pas encore la concurrence.
>> Le grounding de Swissair était l’une d’une série de cinq catastrophes qui ont touché la Suisse à l’automne 2001. Voir le rappel par la SRF:
Plus
Cinq catastrophes en 74 jours : l’automne qui a ébranlé la Suisse
Coup de grâce
Mais cet univers s’effondre à l’automne 2001. Les comptes déjà grevés par la «stratégie du chasseur» sont plombés par les attaques terroristes du 11 septembre et l’arrêt du trafic aérien pendant plusieurs jours. Dès lors, Swissair se retrouve à court de liquidités. Les appels au Conseil fédéral et aux banques suisses, notamment UBS, ne donnent pas les résultats escomptés. Le 2 octobre, les caisses sont vides et les avions ne peuvent plus être rechargés en carburant.
Du jour au lendemain, la Suisse découvre la fragilité de son géant des airs. Sur les tarmacs du monde entier, les avions sont cloués au sol. Dans les aérogares, des milliers de passagers sont abandonnés, sans solution pour leur vol. A Zurich, à Genève, à Bâle et partout dans le monde, des milliers de collaborateurs sont hébétés.
«Horrible, c’était horrible. Personne ne savait de quoi il s’agissait. On ne savait rien. On ne savait pas pourquoi, ni comment. Qu’est-ce qui va advenir de nous? Tout le monde allait à la caisse d’épargne de Swissair: il n’y avait plus d’argent. Cette atmosphère était horrible», se souvient Karin Keller-Maurer.
Un souvenir partagé par Yves Favez, qui évoque même un black-out: «C’était plus que le choc. On ne pouvait pas comprendre. C’était l’horreur complète. Je me souviens que je suis rentré à la maison et je n’ai plus souvenir des deux jours d’après.»
>> Revoir l’enquête de l’émission Temps présent sur l’affaire Swissair en 2006:
En conformité avec les normes du JTI
Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative
Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !
Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.