Jean-Marie Paugam de l’OMC: la vague protectionniste «est une secousse pour le commerce mondial»
Emmenée par les États-Unis, la vague protectionniste qui s'est amplifiée durant l'année 2025 marque un tournant pour le commerce mondial. Droits de douane, fragmentation des échanges et remise en cause des règles multilatérales fragilisent l'OMC, sans pour autant la rendre obsolète, analyse son numéro deux, Jean-Marie Paugam, à la RTS.
S’il fallait retenir un symbole pour résumer 2025 sur le plan du commerce international, ce serait celui de la barrière – douanière, surtout. Emmenée par les États-Unis, une vague protectionniste a chamboulé les échanges mondiaux déjà fragilisés par le Covid, la guerre en Ukraine et le retour en force des politiques industrielles.
Au cœur de cette tempête, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont la raison d’être est précisément de fluidifier les échanges. Son numéro deux, Jean-Marie Paugam, observe un système entré dans une phase de transition brutale.
>> Écouter son interview dans la Matinale de la RTS:
Un changement de cap
«Ce changement de politique commerciale est une secousse pour le commerce mondial», résume le directeur général adjoint de l’OMC. Les droits de douane imposés par l’administration Trump marquent un changement de cap fondamental de la première puissance économique mondiale.
Pour l’instant, ce choc a été partiellement amorti par la mise en œuvre différée de certaines taxes et par le boom de l’intelligence artificielle, qui a soutenu les échanges. Le commerce mondial devrait ainsi encore croître de 2,5% en 2025. Mais l’an prochain, la dynamique retomberait à 0,5%. Le véritable choc est encore à venir, prévient-il.
Au-delà des seuls droits de douane, la fragmentation s’accélère. Sécurisation des chaînes d’approvisionnement, quête d’autonomie stratégique, retour massif des subventions, autant de mesures qui restreignent les échanges sans «être forcément d’essence purement protectionniste», poursuit-il. Conséquence: la part du commerce mondial régie par les règles de l’OMC est passée en un an d’environ 83% à 74%.
«Du jamais vu», reconnaît-il. Une érosion directement liée à la stratégie des États-Unis, qui privilégient désormais «une approche bilatérale dans laquelle ils traitent différemment les pays qui négocient avec eux», en rupture avec le principe de base de l’OMC, à savoir «le traitement non discriminatoire des pays».
Un entre-deux
Jean-Marie Paugam refuse toutefois le catastrophisme, les trois quarts du commerce mondial restant encadrés par l’OMC. «Cela montre qu’il y a un noyau dur très résilient», insiste-t-il. Si Washington souligne son «inconfort» avec le principe de non-discrimination, la quasi-totalité des autres pays y restent attachés. «On est dans un entre-deux», dit-il: l’organisation se retrouve fragilisée, mais pas marginalisée.
Les États-Unis bloquent depuis 2019 l’organe d’appel du mécanisme de règlement des différends – colonne vertébrale juridique de l’OMC – mais restent très actifs dans ses travaux. Une position paradoxale qui repose, selon Jean-Marie Paugam, sur un diagnostic ancien: l’incapacité de l’OMC à produire de grands accords.
Dès lors, depuis une trentaine d’années, aucun grand «round» de révision globale des règles commerciales n’a abouti, comme cela devrait normalement avoir lieu tous les 7 à 10 ans. «Les droits de douane, contrairement aux droits de l’homme, doivent être régulièrement remis à jour», rappelle Jean-Marie Paugam. Faute de l’avoir fait collectivement, les États-Unis ont choisi la voie unilatérale.
Contestation plus large de la mondialisation
Ce virage nourrit une contestation plus large de la mondialisation, particulièrement visible dans l’agriculture. Les blocages autour de l’accord avec le Mercosur en sont une bonne illustration. Sécurité alimentaire, subventions, équité concurrentielle: des dossiers explosifs, ravivés ces derniers temps par la pandémie de Covid, ou encore plus récemment la crise sanitaire liée à l’épidémie de la dermatose nodulaire contagieuse en France.
En ce qui concerne la pandémie par exemple, elle a rouvert le thème de la sécurité alimentaire, «qui n’avait jamais vraiment disparu». «Quand un pays importe 60 ou 70% de sa nourriture, comme certains pays d’Afrique de l’Ouest, il dépend totalement du commerce», souligne Jean-Marie Paugam. D’où des crispations durables et des négociations agricoles qui patinent, évoquant la sensibilité du monde agricole due aux «enjeux sociaux, parfois sociétaux, accrus» qui se cache derrière les problèmes qu’il traverse.
Malgré ces tensions, l’OMC conserve, selon lui, une utilité stratégique. Plate-forme irremplaçable de discussion, elle est appelée à jouer un rôle clé sur des sujets émergents, notamment le climat ou l’intelligence artificielle. Taxes carbone, standards énergétiques, normes de l’IA: sans cadre multilatéral, le risque est celui d’une multiplication de règles discriminatoires qui affaibliraient encore le commerce mondial. «Je crois que sa vocation est là», conclut-il.
La conférence ministérielle de l’OMC en mars prochain à Yaoundé, au Cameroun, pourrait marquer un tournant pour l’organisation qui a son siège à Genève.
Au cœur des discussions: la réforme de l’organisation chargée d’encadrer et de faciliter le commerce international. Deux chantiers dominent, a expliqué à la RTS le directeur général adjoint de l’OMC Jean-Marie Paugam.
D’abord, le mécanisme de décision. Faut-il permettre à des «coalitions de volontaires» d’avancer via des accords plurilatéraux, sans être bloquées par l’exigence du consensus total?, interroge-t-il.
Ensuite, la question explosive de l’équité des conditions de concurrence, qu’il s’agisse des subventions régissent la politique industrielle ou la politique agricoles. «De ce qui sortira à Yaoundé sur ces deux grands sujets dépendra à mon avis très largement l’avenir de l’organisation», estime Jean-Marie Paugam.
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