Comment Jeremias Gotthelf devint immortel
L’écrivain suisse alémanique Jeremias Gotthelf est de retour à travers moult rééditions, notamment en traduction française.
Rolf Kesselring a décidé de se pencher sur le cas de ce pasteur reconverti à l’écriture et au doute.
On m’a reproché récemment de n’être pas assez «suisse» dans le choix de mes sujets. L’air de rien, cette réflexion, faite sur le ton de l’amitié, m’a beaucoup tourmenté. Avais-je tellement changé? L’air de la France m’avait-il tant éloigné de «ma» Suisse? Étais-je devenu un apatride? Un vagabond?
Du coup, fouillant dans les catalogues des éditeurs helvétiques, j’ai découvert des rééditions, et même des projets de publications à venir, d’un auteur de chez nous; et même bien de chez nous…
Un pasteur bizarre
Cet étrange ministre de Dieu naquit un 4 octobre de l’an 1797, à Morat. On le prénomma Albert. La famille Bitzius, Sigmund, le père, et la mère Elisabeth, née Kolher, étaient donc bien des Suisses pur sucre. Jusque-là rien d’insolite.
Le papa du petit Albert, pasteur de son état, instruisit naturellement son fils dans la foi chrétienne, la rigueur protestante, et dans l’amour de son pays: la Suisse d’alors. On pouvait dès lors penser que la voie du jeune Albert se trouvait toute tracée. Et pourtant…
Difficile de savoir comment on perd la foi. D’ailleurs, rien ne dit qu’il l’ait perdue, surtout que, dans tout ce que j’ai lu de lui, le côté moraliste du ministre protestant ressort. On ne peut jamais renier ni son éducation ni les influences subies durant son enfance.
C’est ainsi que lorsque le pasteur Albert Bitzius devint écrivain sous le pseudonyme de Jeremias Gotthelf, il s’intéressa surtout à la vie des pauvres gens dans cette Suisse du XIXe siècle.
Écologie et avant-garde
S’il ne perdit jamais la foi en Dieu, il dut douter fortement de la société des pasteurs et privilégiés d’une probable nomenklatura de ce qui était (et est encore) une religion d’état dans le canton de Berne et une bonne partie de la Confédération.
Est-ce le constat de l’hypocrisie qui le dégoûta de sa classe sociale ou un besoin de justice sociale, toujours est-il que le désormais Jeremias Gotthelf, écrivain, âgé de 53 ans, se souvenait qu’à l’âge de vingt ans déjà il voulait « échapper à la boue de la théologie»! Quel aveu! Quelle franchise! Quelle liberté!
La violence et l’outrance du propos surprend, surtout si l’on pense à la situation sociale de l’époque, et au fait qu’il demeurait un prédicateur actif tout en construisant une carrière d’auteur.
Mieux encore, ce surprenant personnage fit paraître dans le ‘Berner Volksblatt’, vers 1840, un véhément plaidoyer pour que le déboisement des forêts (déjà) et la conquête de nouveaux pâturages n’anéantissent pas le couvert forestier du pays: «Bientôt on ne verra que des montagnes dénudées que l’on ne pourra plus reboiser, et dont les versants abrupts (…) précipiteront les pluies dans les vallées avec une telle rapidité, une telle impétuosité que les inondations deviendront de plus en plus fréquentes et dévastatrices».
Belle actualité, n’est-ce pas ? Presque 150 ans plus tard, les Brésiliens, les Africains et bien d’autres, ici, en Europe, pourraient s’en inspirer.
Écrivain régionaliste?
Toutes les étiquettes sont réductrices. Doit-on voir dans Jeremias Gotthelf un écrivain à vocation régionale? Doit-on réduire son importance littéraire au mieux à la géographie de la Confédération Helvétique de son époque? À la Suisse allemande à cause de la langue? À néant parce qu’il écrivait pour le peuple? Je ne peux y croire…
L’accepter, ce serait confiner Jean Giono et Marcel Pagnol à la Provence et au delta du Rhône, Jean-Pierre Chabrol et Michel Lacombe aux Cévennes, Léo Malet à la région parisienne ou Charles-Ferdinand Ramuz à la Romandie… Même si la trame de leurs romans est toujours locale, même si leur inspiration sourd de leurs régions respectives, ils atteignent tous à l’universalité; ce qui est la marque des très grands auteurs.
Et ce n’est pas le mépris dont font toujours preuve les tenants de la littérature, avec un grand «L», à l’égard des écrivains populaires, qui arrivera à me convaincre du contraire.
Polygraphes? Peut-être! Fous de mots? Sûrement! Plus que bien des phraseurs esthétisants et maniérés, ils m’ont tous procuré des émotions gigantesques, des réflexions ultimes, des désirs et des rêves profondément humains. Et c’est pour ça que je les aime. Tous!
Écrivain social?
Chez Jeremias Gotthelf, ce qui frappe le lecteur, c’est le fondamentalisme religieux du pasteur Bitzius, paradoxalement associé à la profonde compassion sociale (donc politique) de Gotthelf, l’auteur.
Tous les Suisses de notre époque ont oublié qu’il y a très peu de temps, à l’échelle de l’Histoire de l’humanité, les gens de notre pays (la majorité !) vivaient dans des conditions de misère sociale indicibles et pathétiques.
Si, aujourd’hui, nous sommes bien nourris, que nous possédons tout et même le superflu, ce n’était pas le cas de nous arrières-grands-parents, Jeremias Gotthelf est là pour nous redonner, par la lecture de ses romans, de ses nouvelles et de ses essais, le sens de cette mesure véritable.
Il faut se plonger dans «Uli, valet de ferme», dans «Le Miroir des paysans», ou dans «Anatolia, 366 pensées à lire chaque jour de l’année», sans oublier la superbe nouvelle intitulée «L’Araignée noire». C’est un devoir de salubrité intellectuelle.
« Il est remarquable que la véritable haine se voit beaucoup plus facilement que le véritable amour. L’amour est pudique, la haine, non » écrit-il dans son «Bréviaire de sagesse-Anatolia». C’était il y a plus de 150 ans!
Le pasteur Bitzius mourut le 22 octobre 1854. Jeremias Gotthelf, lui est plus vivant que jamais, surtout en ces temps de récession économique et de retour de la pauvreté.
On avait un peu oublié cet immense écrivain suisse. On le réédite. En Suisse, en France. Peut-être ailleurs… Il est donc temps de le lire, de le relire: les temps actuels s’y prêtent de plus en plus.
swissinfo, Rolf Kesselring
Jeremias Gotthelf réédité:
Anne Babi Jowager, roman, Éditions L’Âge d’Homme
L’Argent et l’esprit, essai, Éditions L’Âge d’Homme
Le Miroir des paysans roman, Éditions L’Âge d’Homme
Uli, le fermier, roman, Éditions L’Âge d’Homme
L’Araignée noire, document, Éditions L’Âge d’Homme
Anatolia – Bréviaire de la sagesse, pensées, Éditions Le Rocher
Kurt de Koppigen, roman Traduit par Henri Deblüe, Éditions de l’Aire
Ajoutons que Michel Moret, des Éditions de l’Aire, annonce pour 2006, un inédit de Jeremias Gotthelf
– Jeremias Gotthelf est né à Morat (canton de Fribourg) en 1797, sous le nom d’Albert Britzius. Gotthelf est un pseudonyme d’écrivain tiré de son premier roman, «Le Miroir du paysan ou la vie de Jérémias Gotthelf».
– Après des études de théologie à Berne et à Göttingen, il obtient en 1832 une petite paroisse dans une vallée retirée de l’Emmental, à Lützelflüh, qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort en 1854.
– Jeremias Gotthelf est l’écrivain suisse qui domine la littérature de son époque. Il a su décrire la Suisse populaire des campagnes en train de vivre une profonde mutation.
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