
La mémoire qui flanche

«Cartes postales» de créateurs suisses expatriés... Rolf Kesselring, écrivain, ancien éditeur, nous adresse son courrier de la région de Nîmes.
Pour le cas ou vous ne le sauriez pas, actuellement se déroule la Coupe du Monde de football. Vous savez ce jeu curieux ou une grosse vingtaine de types courent après une balle durant plus de nonante minutes sans jamais parvenir à se l’approprier définitivement. Souvent, je me dis que si des extraterrestres nous observent, ils doivent être pliés en quatre…
Une compagnie
Toute cette histoire se déroule très loin, en Extrême-Orient. La télévision nous gave de reportages du matin jusqu’au qu’au milieu de l’après-midi. La télévision? Moi, j’adore ça! Remarquez que je m’en sers souvent comme d’une radio pour la simple et bonne raison que je l’oublie et qu’elle braille dans dos lorsque je suis à ma table de travail.
Je pourrais l’éteindre, bien sûr, mais ce qui me retient, c’est que cela me fait une compagnie pas trop prenante et qui me laisse toute ma liberté de pensée. Pourtant, avec la Coupe du Monde de football, un truc m’a titillé…
Des hymnes à foison
À chaque début de match, il existe une coutume qui veut que soient joués les hymnes nationaux. D’une oreille distraite, je les écoute et je note les différences de styles. Il y a ceux qui sont agressifs et belliqueux, ceux qui sont sûrs d’eux, ceux qui roulent des mécaniques et font les beaux, il y a les exotiques et les surprenants. Finalement, sans que je puisse m’expliquer pourquoi, j’aime ça, ces morceaux pompeux et pleins de symboles.
Un matin, j’étais en train d’écrire – il faut bien manger – un article sur José Bové et ses nouvelles aventures carcérales, essayant de trouver le point commun entre la production de roquefort dans le Cantal voisin et les OGM en Amérique.
Lorsque, soudain, les haut-parleurs de mon poste de télévision se mirent à mugir un air qui électrisa mes gènes d’Helvète! C’était notre hymne national! On jouait sous des cieux coréens cet air appris, naguère, sur les bancs du collège d’Aigle. Mon sang ne fit qu’un tour! Mon siège pivotant aussi!
England for ever
Dans le même mouvement, je me retrouvai debout, au garde-à-vous fixe devant mon téléviseur. Quoi! Les Suisses jouaient et je n’en savais rien! Quoi, ils avaient été sélectionnés et le consulat de Marseille ne m’en avait pas averti? Fier et ridicule, je scrutai la lucarne scintillante, cherchant ces bonnes têtes de chez nous et le maillot rouge à croix blanche…
J’ai bien mis quinze secondes avant de me rendre compte que les maillots étaient blancs et que toutes ces brutes au crâne rasé qui mâchonnaient vaguement des paroles sur cette musique inscrite au fond de ma mémoire, n’étaient que des Anglais. Le panneau donnant la composition de l’équipe me remit totalement dans la réalité. C’était bien l’équipe d’Angleterre et non pas nos braves petits gars à nous.
Ouf, pour nous…
Il a fallu que je regarde tout le match pour arriver à me souvenir que l’hymne, que j’avais pris pour le nôtre, ne l’était plus depuis belle lurette et que nous l’avions échangé, il y a quelques décennies déjà, contre un autre air qui traînait dans les tiroirs de la commode de notre fond commun fédéral.
Je me sentais, un peu vexé, un peu frustré, inexplicablement. Une part de mes souvenirs d’enfant avait été donnée aux Anglais sans qu’on me demande mon avis. Je me sentais orphelin de je ne savais quoi. Il me manquait quelque chose.
Ce fut au coup de sifflet final que me revint un peu de gaîté, un peu d’enthousiasme. Les Anglais avaient perdu. 1 à 0. Pendant que les Brésiliens se congratulaient sur l’écran, une vieille maxime me revint : «bien mal acquis ne profite jamais»!
swissinfo/Rolf Kesselring

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