La solitude des juges d’instruction
«Je salue le combattant», lance le juge genevois Kasper-Ansermet après la démission du magistrat qui enquêtait sur l'affaire des HLM de Paris.
Eric Halphen, 42 ans, juge d’instruction à Créteil, avait toujours refusé d’accorder des interviews. Coup de théâtre lundi, dans les colonnes du quotidien Le Parisien, il annonce son départ de la magistrature. Et il dénonce une justice à deux vitesses: «des gens qui détournent des sommes considérables échappent à tout jugement».
Ce magistrat français s’est surtout fait connaître par sa longue enquête sur les HLM de Paris. En 1994, il tombe sur un réseau de fausses factures animé par Jean-Claude Méry, un dignitaire du RPR.
En clair, Eric Halphen découvre que, pour obtenir des marchés dans la capitale française, il faut, apparemment, verser de l’argent au parti gaulliste. Le nom de Jacques Chirac apparait souvent dans les dossiers. Eric Halphen décide donc de convoquer le président de la république comme témoin.
En vain. Le magistrat est finalement dessaisi du dossier. Il dénonce «une justice impossible». Et, finalement, décide de claquer la porte.
«Il a fait du bon travail et son départ m’attriste», lâche Laurent Kasper-Ansermet, élu à la Cour de justice de Genève en septembre, malgré l’opposition de sa formation politique, le Parti libéral. Raison pour laquelle, depuis, il a rejoint les Verts.
Les juges suisses aussi sous pression
Certes, en Suisse, les pressions ne sont pas les mêmes qu’en France. Pour autant, là aussi, les juges n’échappent pas au découragement. Et les magistrats enquêteurs de rappeler les faibles moyens techniques et le manque de personnel qualifié mis à leur disposition. Sans oublier des procédures favorables aux grands criminels, comme des délais de prescription ridicules.
Et de citer l’acquittement et le versement d’une indemnité de 800.000 francs au présumé parrain de la mafia russe Sergueï Mikhaïlov. Une affaire qui a vraisemblablement pesé lourd dans la décision du procureur Jean-Louis Crochet lorsqu’il a rejoint un cabinet d’avocats.
Autre exemple, celui de Georges Zecchin qui travaillait sur des détournements de fonds imputés à un ancien dictateur nigérian. Face à une armée d’avocats qui épiaient la moindre de ses erreurs, le juge d’instruction enquêtait seul. Mis en cause pour le don d’un couteau suisse, il a finalement quitté la magistrature pour la banque.
Éric Halphen annonce d’ailleurs la publication de «Sept ans de solitude». Un livre dans lequel il rappelle qu’aucun ministre de la Justice n’est jamais intervenu pour corriger les excès de langage, voire les accusations portées à son encontre par la présidence. L’Elysée avait notamment parlé de «forfaiture» en se référant à la convocation de Jacques Chirac comme simple témoin.
De son côté, Laurent Kasper-Ansermet a décidé de ne pas se laisser abattre. Harcelé depuis sept ans par les avocats de Nessim Gaon pour une sombre affaire de chantage, lâché par son propre parti politique, le juge ne pense pas démissionner. Il se représentera aux élections au printemps prochain à Genève.
Ian Hamel
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