Un documentaire caustique dissèque la neutralité suisse avant un vote décisif
Avec «En terrain neutre», les réalisateurs Stéphane Goël et Mehdi Atmani égratignent un des piliers de la société suisse. Leur documentaire - qui sort en salles ces jours - questionne la neutralité suisse tandis que la population votera sur l’inscription de cette doctrine dans la Constitution.
Le temps presse au pays des Rolex et Patek Philippe. Ancré au plus profond de l’identité suisse, un mythe fondateur est en jeu. Après le rejet par le Parlement en mars dernier de l’initiative pour sauvegarder «une neutralité perpétuelle et armée», texte lancé par l’association de droite Pro Suisse et soutenue par le parti de l’Union démocratique du centre (UDC, conservateur), il appartiendra prochainement au peuple de définir celle-ci en termes politiquement concrets.
En effet, le pays votera cet automne sur cette doctrine et un des piliers de sa politique étrangère. L’intense débat actuel offre la possibilité d’examiner au plus près cette qualité prétendument vertueuse dont la Suisse s’enorgueillit à travers l’histoire. L’heure de poser aussi une question dérangeante : que signifie encore la neutralité suisse face aux turbulences géopolitiques du 21e siècle ?
Dressant le portrait d’un pays à un tournant tout en faisant un diagnostic bourré d’esprit sur cette crise de conscience, un documentaire pince-sans-rire à la réflexion politique pointue prend en compte deux voix suisses distinctes. «En terrain neutre» est un road movie pour lequel le documentariste chevronné Stéphane Goël s’est associé à Mehdi Atmani, journaliste suisse de l’année 2020.
Rencontré à l’issue de la première mondiale de leur film au festival Visions du Réel à Nyon, Stéphane Goël explique avoir tenté «de définir ici une chose qui ne peut être définie». Pour Mehdi Atmani, dont c’est le premier documentaire comme réalisateur, «ce film fut une chance de mieux cerner la psyché suisse».
Identités suisses à travers cultures et générations
Stéphane Goël, né en 1965, et Mehdi Atmani, Suisse d’origine algérienne né en 1984 à Lausanne, sont de générations et de milieux différents. Mais aux dires de ce dernier, une motivation de base les animait tous les deux. A savoir l’envie «de remettre en question l’identité suisse», explique-t-il. «Une psychanalyse du pays pour mieux savoir ce qui fait de nous ou non des Suisses», ajoute-t-il.
Leur curiosité pour ce thème les a conduits à travers la Suisse et même bien au-delà. Jusqu’à New York et la zone démilitarisée entre les deux Corées (DMZ), là où le duo a capturé des scènes surréalistes sur fond d’une société qui subit là-bas une transformation majeure et contre son gré. «En terrain neutre» montre également de jeunes soldats aux prises avec la perspective du service militaire ou encore des salons dédiés à l’armement où des fabricants suisses tirent profit d’une planète ravagée par les guerres. On y voit enfin et surtout un hôtelier. Celui-ci cherche à vendre son hôtel luxueux avec spa niché dans un des bunkers souterrains que la Suisse a construits dans les Alpes pendant la Guerre froide.
Le propriétaire observe que son hôtel, en proie à des difficultés et mis en vente pour la modeste somme de huit millions de francs, pourrait être racheté par des Ukrainiens, une métaphore troublante du crash de l’isolationnisme suisse.
Après l’Ukraine
Cette scène résume à elle seule la raison d’être du film avec la neutralité suisse mise à rude épreuve en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
«Lié à notre supposée neutralité, ce momentum de notre histoire a été le point de départ du film», résume Stéphane Goël. «Tout à coup, nous étions membres du Conseil de sécurité de l’ONU, la Suisse présidant même cette institution deux fois. Et parallèlement Pro Suisse lançait son initiative extrême pour que la population vote sur une conception très nationaliste et restrictive de la neutralité. Pour nous, le moment était idéal pour aborder ce thème vague».
«En terrain neutre» dispense aussi une leçon d’histoire inconfortable qui cible l’origine de la neutralité, construction mythique datant de la défaite sans appel des Confédérés à Marignan (1515) face aux troupes de François Ier. Un revers qui les a poussés à se retirer définitivement du champ de bataille européen.
L’Etat moderne suisse a transformé ensuite durant cinq siècles cette humiliation militaire en une vertu diplomatique. «Notre neutralité est un privilège et non un don particulier», indique Stéphane Goël à swissinfo.ch.
«La réalité est que les Français nous ont mis la raclée en 1515 et que nous avons tout fait ensuite pour nous soustraire à un nouveau conflit», avance-t-il. Il précise que «cette ère est révolue car nous avons une responsabilité à l’égard du reste du monde». Et il ajoute que «nous pouvons apparaître insignifiants en tant que petit pays, mais avons du pouvoir avec notre capital. Cela devrait faire évoluer cette neutralité et la faire passer d’un privilège à une responsabilité».
Comment filmer un mythe abstrait
Mais fidèles à une certaine éthique journalistique, les deux réalisateurs ont voulu éviter aussi toute polémique, privilégiant une analyse critique sur un ton ironique, l’expression même de leurs personnalités empreintes de dynamisme.
«Dans mon métier de journaliste, je traite de sujets sérieux sans me prendre trop au sérieux. Je suis fan du journalisme gonzo, un style consistant à se plonger naïvement dans un sujet quitte à entraîner d’autres personnes avec», explique Mehdi Atmani. Voici quelques années, il s’était fait un nom pour un reportage sur le monde de l’espionnage et du renseignement en Suisse. Pour «En terrain neutre», le cinéaste et le journaliste se sont mis d’accord sur un point : filmer la neutralité est une quête impossible puisqu’invisible à l’œil nu.
«Ce qui m’a beaucoup plu en réalisant ce documentaire a été surtout de capturer l’énergie que des diplomates, des politiciens, militaires ou hommes d’affaires, engagent pour raconter et raconter encore et toujours le même récit de la neutralité. Qu’ont ces personnes à l’esprit ? Perçoivent-elles le caractère absurde qui sous-tend leur attachement à cette construction politique ? Pensent-elles que ce narratif est toujours d’actualité aujourd’hui ? Mehdi Atmani a été très étonné de voir «que l’énergie déployée par beaucoup pour relayer le même récit est plus importante que la neutralité elle-même».
Politique de l’humour
Si la neutralité est un des chevaux de bataille de la droite dure, elle est aussi défendue par un large éventail de gauche à droite de l’échiquier, dont la quasi-totalité du camp conservateur. Rapidement, les deux réalisateurs ont compris qu’ils mettaient le doigt sur un point sensible de l’inconscient politique suisse.
Comment aborder par conséquent un sujet aussi délicat ? «Si je filme le pouvoir, c’est l’occasion également de s’en moquer», décrypte Stéphane Goël.
Dotés d’une désarmante sincérité et d’une très grande modestie, les deux ont signé avec ce documentaire une œuvre d’une délicieuse autodérision, ironisant sur ce petit pays étrange qui se prend parfois peut-être un peu trop au sérieux.
«L’autodérision est quelque chose qui nous manque en Suisse», argumente Stéphane Goël, qui entend ridiculiser le concept même d’exceptionnalisme suisse. «Nous nous moquons volontiers de nous-mêmes aussi dans ce film dont la forme est délibérément anti-cinématographique. Son caractère ludique et son accessibilité sont des gestes à l’attention du public. Finalement, nous voulons inviter celui-ci à cesser de se prendre trop au sérieux en Suisse et à aborder tout simplement ce thème important avec plus de légèreté».
Après sa projection à Visions du Réel, «En terrain neutre» sort en Romandie ces jours. Bientôt en Suisse alémanique. Mais à Nyon, les deux réalisateurs ont déjà ressenti l’effet que produit leur dernier-né sur les spectatrices et spectateurs. «Je suis heureux de voir que toutes les générations, quelle que soit leur positionnement politique, sont amenées à réfléchir à ce rapport à la neutralité. Et à se redemander ce que cela signifie d’être Suisse», affirme Mehdi Atmani.
Pour ce journaliste devenu cinéaste pour l’occasion, ce road movie a été la possibilité de réexaminer aussi son rapport complexe avec la Suisse, pays où il est né mais avec des racines algériennes. «Ce fut comme suivre une thérapie. Je me pose encore beaucoup de questions sur mon identité suisse. Sur le plan personnel, cette expérience m’a permis d’emprunter une nouvelle piste aussi».
Ce parcours aura une suite avec Stéphane Goël. Mehdi Atmani prépare en effet déjà un autre documentaire produit par son compère et coréalisé avec Delphine Schnydrig. En attendant, les deux espèrent qu’«En terrain neutre» suscitera un débat politique et éthique dans une Suisse qui se recroqueville.
Relu et vérifié par Virginie Mangin & Eduardo Simantob/ds. Traduit de l’anglais par Alain Meyer/rem.
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