La Suisse tente de maintenir ses abris anti-atomiques opérationnels
Une lourde porte blindée donnant sur une salle souterraine comprenant douche, toilette sèche, cuisinière et lits superposés: bienvenue dans un abri anti-atomique. La Suisse en comptabilise environ 370’000 sur son territoire – dont environ 5000 publics – pour abriter plus de 9 millions d’habitants.
Mais face au vieillissement des infrastructures et à l’évolution technologique de l’armement, les abris anti-atomiques suisses sont de moins en moins adaptés aux menaces actuelles. C’est pourquoi, «compte tenu de l’évolution de la situation sécuritaire globale», le Conseil fédéral a décidé en octobre dernier d’investir massivement dans les abris publics âgés de plus de 40 ans.
Une obligation datant de la Guerre froide
Comment se fait-il qu’un pays comme la Suisse, connue pour sa neutralité, dispose de tant d’abris anti-atomiques? Petit retour en arrière. En pleine Guerre froide, alors que le bloc Est et le bloc Ouest se font face sur fond de menace nucléaire, la Suisse promulgue une loi fédérale imposant la construction de places protégées pour chaque habitant du pays.
Plus précisément, la loi fédérale du 4 octobre 1963 sur les constructions de protection civile impose d’inclure la construction d’un abri dans chaque nouvelle habitation. Si l’on y renonce, il faut payer une taxe – allant de 400 à 800 francs suisses (de 437 à 874 euros) par personne – pour financer la construction d’une place dans un abri public.
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La Suisse, «l’étalon-or» des abris anti-atomiques
Pour ces abris publics, de nombreuses infrastructures souterraines en Suisse (parkings, tunnels autoroutiers, etc.) sont conçues comme des bunkers pouvant être sécurisés simplement par la fermeture de grandes portes blindées coulissantes, les rendant entièrement étanches à l’air. Ces installations peuvent accueillir plusieurs milliers de personnes.
Qu’ils soient privés ou publics, la loi oblige que ces abris puissent être rejoints rapidement à pied: en 30 minutes maximum dans la vallée et en 60 minutes dans les régions montagnardes pour chaque habitant. Les cantons ou les communes sont tenus de planifier et d’actualiser régulièrement la répartition de la population dans les abris. Cette planification d’attribution est communiquée lorsque la situation en matière de politique de sécurité l’exige.
Une autre composante de la protection civile prévoit des hôpitaux sécurisés et des postes sanitaires souterrains intégrés à des établissements de soins. Ces dispositifs doivent couvrir au moins 0,6% de la population. Ils sont cofinancés par la Confédération et les cantons, mais, là aussi, le matériel est vieillissant et de nombreux sites sont aujourd’hui inactifs ou utilisés pour des formations.
Un dispositif remis en question
Depuis la fin de la Guerre froide, le concept a subi une pression croissante de la part du public. En 2010, la Suisse a envisagé de mettre fin à cette obligation. Elle l’a finalement légèrement modifié en 2012. Il n’est désormais plus nécessaire d’inclure un abri aux nouvelles constructions dans les régions qui en disposent déjà suffisamment. Il existe en effet de fortes disparités entre les régions, le canton de Berne (107%) étant par exemple mieux couvert par habitant que celui de Genève (76%). L’obligation n’est aussi plus d’application que lors de la construction de «grands immeubles», même si les cantons restent compétents en matière de réglementations d’exception.
Mais le montant de la taxe payée par les particuliers concernés qui ne souhaitent pas construire d’abri est toujours pointé du doigt, d’autant que le Conseil fédéral a récemment décidé de faire passer cette taxe à 1400 francs suisses (1530 euros) par place non construite par les propriétaires dans les endroits où il en manque.
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«En temps de paix, les dépenses liées aux scénarios de guerre sont peu populaires. Toutefois, il faut toujours partir du principe que la situation en matière de politique de sécurité pourrait un jour s’aggraver et qu’un conflit armé en Suisse n’est pas à exclure», justifie l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) dans sa brochure à destination du public.
Selon les médias suisses, les caisses des cantons abritent aujourd’hui quelque 880 millions de francs suisses (962 millions d’euros) alimentées par cette taxe de remplacement. C’est précisément cet argent que les autorités souhaitent utiliser pour rénover les abris publics datant de plus de 40 ans.
Des bunkers transformés en salles de fête
La plupart des abris anti-atomiques existants ne sont pas opérationnels dans l’immédiat. Beaucoup ont été réinvestis en lieu de stockage ou en parking souterrain, alors que d’autres servent de cave à vin ou de salle de fêtes pour leurs propriétaires.
«Les gens font un peu tout et n’importe quoi», constate Christian Sinigaglia, directeur d’une société spécialisée dans la construction et la rénovation d’abris anti-atomiques, citant l’exemple récent d’un four à poterie découvert dans un abri.
L’OFPP de son côté rappelle que les propriétaires doivent veiller à l’équipement et à l’entretien des abris afin qu’ils soient fonctionnels en cas de conflit armé. En temps de paix, ils peuvent toutefois utiliser les locaux à d’autres fins «à condition qu’aucune modification ne soit apportée à l’enveloppe de l’abri (sol, murs, dalles), aux portes et volets blindés ainsi qu’au système de ventilation».
Les normes de construction et de rénovation restent très strictes et sont normalement contrôlées au moins tous les dix ans afin de permettre leur utilisation rapide en cas de nécessité.
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«Ces abris étant prévus pour le cas de conflits armés, leur utilisation implique une décision du Conseil fédéral qui serait relayée par l’Office fédéral de la protection de la population pour nous demander de préparer les abris, à savoir les vider, les préparer, monter les lits, etc. On a cinq jours pour faire cela une fois que l’ordre est donné», explique Louis-Henri Delarageaz, commandant de la protection civile vaudoise, au micro de la RTS, la Radio Télévision Suisse qui dispose d’ailleurs elle-même d’un studio souterrain accessible depuis son parking, afin d’assurer la continuité de l’information en cas de crise.
Une autonomie et un espace limités
Les abris anti-atomiques, outre leur étanchéité aux radiations nucléaire et aux attaques chimiques, doivent pouvoir résister à l’effondrement des bâtiments se trouvant au-dessus d’eux et aux frappes de missiles.
Ils sont en général prévus pour une autonomie maximale d’oxygène de 14 jours, au moyen d’un système de ventilation et de filtration. Ce délai a été calculé en fonction du déclin de la radioactivité dans l’air après une explosion atomique. En cas d’alerte, les conditions de vie y seraient néanmoins compliquées, car la loi prévoit que chaque personne dispose d’au minimum un mètre carré d’espace seulement. Il faudrait également penser à prévoir de la nourriture et de l’eau en suffisance.
Bref, se préparer à toute éventualité malgré des risques peu élevés. C’est aussi un peu cela la Suisse.
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