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Des marcheurs gandhiens pour secouer l’ONU

Des militants du mouvement ATD Quart Monde déguisés en oiseaux de la paix accueillent les marcheurs sur la place des Nations. Isolda Agazzi

Pour que les Objectifs de développement durable orchestrés par l’ONU se concrétisent, des militants inspirés par Gandhi ont entrepris, il y a une année, une longue marche depuis la capitale indienne. Quelques centaines d’entre eux ont rappelé à Genève l’urgence de combattre la pauvreté et le dérèglement climatique. Reportage.

Ce contenu a été publié le 01 octobre 2020 - 15:14
Isolda Agazzi

«Gandhi a fait la marche du sel. Nous on est de Guérande, la ville du sel. On a donc décidé de faire symboliquement la marche de Gandhi en reliant la Bretagne à Genève, même si le trajet est long » lance Marc, rencontré samedi 26 septembre sur la Place des Nations à Genève. Si Gandhi a parcouru 386 km à pied en trois semaines, de son ashram d’Ahmedabad à l’océan Indien, pour réclamer l’indépendance de son pays - en poussant les Indiens à rompre le monopole sur le sel détenu par les Anglais et à le récolter eux-mêmes en faisant évaporer l’eau de mer - le sexagénaire breton lui, a parcouru 988 km en deux mois pour réclamer la réalisation des Objectifs de développement durable (ODDLien externe) de l’ONU. 

La Suisse et les ODD

Les 17 Objectifs de développement durable (ODD) ont été adoptés par les Nations Unies en 2015, dans le cadre de l’Agenda 2030Lien externe de développement durable. Ils constituent un cadre de référence mondial qui doit être atteint jusqu’en 2030. Contrairement aux Objectifs du Millénaire pour le développement, qui s’adressaient seulement aux pays pauvres, les ODD engagent tous les pays, en leur demandant par exemple de réduire les inégalités selon un seuil de pauvreté défini au niveau national. Assortis de 169 cibles, ils appellent à un changement radical de paradigme pour atteindre la durabilité, à savoir une croissance économique respectueuse du social et de l’environnement, notamment en adoptant des modes de production et de consommation durables. La Suisse a été l’un des premiers pays à présenter un rapport national à l’ONU en 2018Lien externe. En Suisse, le principal instrument de mise en œuvre est la Stratégie de développement durableLien externe. Ce programme fait l'objet d'une consultation qui démarre à l’automne. Y participent les cantons, les communes et la société civile en se focalisant sur la consommation et la production, l’énergie, le climat, la biodiversité et l’égalité des chances.

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Sous la chaise cassée qui trône à la Place des Nations devant le siège de l’organisation, des militants du mouvement ATD Quart Monde, montés sur des échasses et déguisés en oiseaux de la paix, virevoltent pour accueillir les marcheurs. Venus de France et de Suisse, ils ont rejoint une marche intitulée Jai Jagat (un principe ancien qu’on peut traduire par gloire à l’ensemble du monde, ndlr) partie de Delhi le 2 octobre 2019 avec Genève comme destination. Un élan stoppé en mars par la Covid-19, alors que les marcheurs se trouvaient en Arménie. Cette initiative revient à Rajagopal, fondateur d’Ekta Parishad, un mouvement de masse qui fédère les exclus de la société indienne.

Contre la misère et pour la paix

«On marche pour la paix, la justice, l’écologie et pour tout ce qu’on a envie de voir changer, détaille l’infatigable Breton. Il y a encore beaucoup de pauvreté dans le monde, alors qu’avec un peu de volonté politique, on pourrait l’éradiquer facilement. C’est pour cela qu’on est devant l’ONU. On est partis de Guérande à quatre et tout au long du chemin des gens se sont joints à nous, pendant un jour ou cinq semaines, selon leur disponibilité et leur état physique. Le soir on rencontrait les gens pour récupérer les expériences locales, dont beaucoup étaient très positives. Il suffirait de rassembler ces initiatives pour faire tache d’huile au niveau mondial !»

La statue de Gandhi dans le parc bordant le Palais des Nations. Isolda Agazzi

La centaine de marcheurs se déplace vers la statue de Gandhi sur l’avenue de la Paix, où elle entonne des chansons en français et en hindi. Wali, un Indien de 44 ans, fait partie du noyau de 50 marcheurs partis de Delhi: «Nous sommes partis de Raj Ghat à Delhi, le mémorial de Gandhi, et nous avons marché pendant quatre mois jusqu’à son ashram d’Ahmedabad. Tous les jours, des gens se joignaient à nous et pour finir nous étions une centaine, parfois 400, parfois plus. Nous nous sommes concentrés sur 4 des 17 Objectifs de développement durable: élimination de la misère, lutte contre les changements climatiques, réduction des inégalités et promotion de la paix. C’est très symbolique que la Covid nous ait arrêtés en mars, alors que le plan initial était de traverser toute la région, car cela montre l’urgence de la crise et la nécessité de changer de modèle de développement.»

Depuis l’année dernière, le très nationaliste Premier ministre Narendra Modi célèbre abondamment les références invoquées par les marcheurs, même si ses intentions sont sans doute autres (ndlr).

Contenu externe

Arrivée de la grande marche reportée à l’année prochaine

Benjamin Joyeux, le coordinateur de Jai Jagat GenèveLien externe, prépare l’arrivée de la grande marche depuis deux ans. Forcément un peu déçu qu’elle n’ait pas pu avoir lieu, il ne baisse pas les bras : «Symboliquement c’était important d’organiser cette journée en lien avec nos amis indiens pour montrer que malgré la Covid le message de Jai Jagat, celui d’un monde où plus personne ne reste au bord du chemin, est plus d’actualité que jamais. »

Les organisateurs entendent reprendre la grande marche l’année prochaine et organiser une semaine de débats à Genève pour vérifier sur le terrain, avec le regard des exclus composant les marcheurs en Inde, la mise en œuvre concrète des ODD. Ils affirment vouloir mettre la pression sur les Nations Unies pour s’assurer que même parmi les peuples les plus pauvres de la planète, comme les Adivasis indiens, cet agenda ne reste pas lettre morte «car c’est vraiment le plan de survie de l’humanité. Après 2030, soit on crève tous, soit on essaye de faire quelque chose, affirme-t-il. Nous voulons lancer une réflexion sur dix ans et elle doit commencer aujourd’hui.»

Débat sur une économie verte et non violente

Selon la Banque mondiale, la crise du coronavirus pourrait avoir entraîné jusqu’à 100 millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté, qui viendraient s’ajouter aux 734 millions qui s’y trouvent déjà (2015, chiffre le plus récent de la Banque mondiale).

Dans le rapportLien externe présenté en septembre à l’ONU, Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l’homme, estime que les États étaient mal armés pour faire face à la pandémie. Cela en raison des mesures d’austérité imposées après la crise financière de 2008, qui ont laminé les services publics. Dès lors, ils n’ont pu qu’adopter des mesures de protection sociale inadaptées et trop faibles. Afin de ne pas répéter les mêmes erreurs, il appelle à «définir la protection sociale non pas comme une réponse urgente à une situation de crise, ni comme une mesure de charité, mais comme un ensemble de garanties permanentes stipulées dans la loi, définissant les bénéficiaires comme titulaires de droits, et garantissant l'accès à des mécanismes de recours indépendants s'ils se voient refuser les avantages qui sont censés leur être accordés ».

Olivier de Schutter est aussi le président de Jai Jagat International. Il est l’un des participants à une journée de réflexionLien externe sur une économie verte et non violente le 2 octobre à la Maison des Associations à Genève. «Les gouvernements sont en train d’adopter des plans de relance de l’économie dans le style du business as usual, s’insurge Benjamin Joyeux. On donne de l’argent aux énergies fossiles et aux multinationales sans contrepartie sociale et environnementale. Le 2 octobre, qui serait le 151e anniversaire de Gandhi, nous voulons réfléchir à ce que serait une économie non violente et verte, qui cesse de détruire le vivant et prenne en compte non seulement les êtres humains, mais l’ensemble des autres espèces, la biodiversité et le climat pour réfléchir à un autre plan de relance possible.»

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