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Il échappe de peu au Vel d’Hiv et finit son périple à Crans-sur-Sierre

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942, 9000 policiers et officiers français arrêtent à Paris et sa banlieue 12'884 Juifs dont 4051 enfants. Ils sont tous conduits aux camps de Drancy (sur la photo), Pithiviers ou Beaune-la-Rolande avant d'être déportés à Auschwitz. AFP

La France commémore ce samedi les 80 ans de la Rafle du Vel d’Hiv, la plus grande arrestation massive de Juifs perpétrée en France au cours de la Seconde Guerre mondiale. Edmond Richemond y a échappé de justesse, avant de partir vers la Suisse et ses camps de transit. Il témoigne.

Ce contenu a été publié le 16 juillet 2022 - 07:30
Mathieu van Berchem, Paris

Bon pied bon œil, Edmond Richemond, 93 ans, se rendra samedi à Sarcelles, en région parisienne, pour les commémorations de la Rafle du Vel d’Hiv. Malgré la canicule, malgré l’émotion. Il y a 80 ans jour pour jour, tôt le matin, la police française a embarqué sa mère, qu’il ne reverra jamais, et bouleversé sa vie.

Dès le mois de juin 1942, Adolf Eichmann, responsable logistique de la «Solution finale», et son délégué en France Theodor Dannecker réclament la déportation de 30’000 à 40’000 juifs de 16 à 45 ans, dont environ 20’000 en région parisienne. Les autorités françaises, repliées à Vichy, qui collaborent avec l’occupant et partagent peu ou prou son antisémitisme, s’alignent. A condition, résume l’historien Laurent Joly dans sa récente synthèse «La Rafle du Vel d’Hiv» (éditions Grasset), que ces juifs «soient étrangers (ou d’origine étrangère) et que les forces de l’ordre de Vichy agissent en totale autonomie».

Bref, la police française s’occupera de tout. Au père d’Edmond, Rachmil Richemond, né Reichman en Pologne en 1897, des inspecteurs de police assurent que femmes et enfants ne risquent rien. Rachmil et son fils aîné Jack quittent donc, dès 1941, le domicile de la rue Braille, dans le 12e arrondissement de Paris, et se cachent. Ils laissent Edmond et sa mère Rachel seuls dans l’appartement.

L'enfer du Vel d'Hiv

La police sonne, ce 16 juillet 1942. Elle demande à Madame Richemond de préparer vivres et vêtements pour trois jours. Edmond, 13 ans, fait mine de rassembler ses affaires et file chez des voisins, les Richard. Rachel, de son côté, est emmenée au Vélodrome d’Hiver, un stade couvert situé près de la Tour Eiffel.

Edmond Richemond, 93 ans, a échappé de peu à la plus grande rafle de juifs de France durant la Seconde Guerre monidale. Mathieu van Berchem / swissinfo.ch

12’884 personnes sont arrêtées en deux jours, dont plus de 8000 sont envoyées au «Vel d’Hiv» (les autres au camp de Drancy). Les conditions dantesques qui règnent alors dans le stade sont décrites par une jeune assistante sociale à son père. «C’est quelque chose d’horrible, de démoniaque (…) qui vous prend à la gorge et vous empêche de crier (…) En entrant, tu as d’abord le souffle coupé par l’atmosphère empuantie et tu te trouves dans ce grand vélodrome noir de gens entassés les uns contre les autres. Les quelques W.C. sont bouchés. Personne pour les remettre en état. Tout le monde est obligé de faire ses déjections le long des murs…»

Vichy n’a même pas tenu sa promesse de ne livrer à l’Occupant que des «juifs étrangers ou apatrides». Comme le pointe Laurent Joly, environ 3000 enfants du Vel d’Hiv «avaient la nationalité française, ils étaient d’authentiques petits Parisiens prénommés Albert, Janine, Henri, Marie…»

Environ deux tiers des personnes recherchées échappent aux rafles. Parmi les nombreuses explications retenues par Laurent Joly, il y a la relative complaisance des agents, qui font peu de zèle et préviennent même parfois les juifs. Manque de chance: dans le 12e arrondissement où logent les Richemond, le commissaire Boris est un ultra, pétainiste furibond. Il pourra se féliciter de son taux de «réussite» record, 61% des juifs arrêtés.  

La folle traversée de la frontière

Edmond reste un mois chez les Richard, dont le courage leur a valu bien plus tard le titre de Justes parmi les Nations. En septembre, l’adolescent est pris en charge par les organisations juives clandestines, notamment la Colonie scolaire, qui s’occupent de faire passer les jeunes juifs en «zone libre» puis en Suisse.

«D’Annemasse, nous étions quinze enfants à marcher vers Genève. Nous chantions ‘Maréchal nous voilà’ pour écarter tout soupçon, se souvient Edmond Richemond. On suivait la route longeant la frontière et sa double rangée de barbelés de 2,50m de hauteur. J’avais bien en tête les instructions: franchir les barbelés à la hauteur du gros chêne.»

La barrière franchie, les enfants voient débouler un soldat allemand. «Nous étions coincés. ‘Mais non, crie le plus jeune d’entre nous, regardez bien, il y a une croix blanche sur son uniforme’. C’était un garde-frontière suisse alémanique. Au poste de Veyrier, les hommes écoutent un match de football. Quel contraste et quel soulagement!»

Sygma Via Getty Images / Antoine Gyori - Corbis

Edmond est dirigé vers le camp de triage des Cropettes, en ville de Genève. 2526 personnes, dont 1622 réfugiés juifs, transiteront durant la guerre par cette école réquisitionnée par les autorités. Sur ce total, 80 ont été refoulés. En août 1942, la Division de Police prévoit dans une circulaire confidentielle que doivent être accueillis en Suisse les déserteurs, prisonniers de guerre et autres militaires, ainsi que les réfugiés politiques. Mais, précise-t-elle, «ceux qui n’ont pris la fuite qu’en raison de leur race, les juifs par exemple, ne doivent pas être considérés comme réfugiés politiques».

La Suisse des palaces

Enfant, Edmond reste en Suisse et transite par plusieurs camps, aux conditions «très dures». Dans celui de Varembé, «j’ai écrit au Grand rabbin de Berne pour qu’il nous envoie un colis de nourriture. Résultat: nous avons reçu cinq bibles et 5 francs suisses…» Transféré à l’hôtel des Dents du Midi, à Champéry, Edmond redoute d’être envoyé dans un camp de travail. Il propose alors au vaguemestre, un Monsieur Turini, de faire le ménage dans les chambres. Ravi, ce dernier lui propose de le rejoindre chez lui, à Crans-sur-Sierre. Et de travailler dans l’hôtellerie, à l’hôtel Golf. Rien que ça.

«C’était féérique, extraordinaire. Je n’avais jamais vu ça de ma vie. L’insouciance, la paix», raconte-t-il dans le beau film que lui consacre son petit-fils Simon Maller, «Opa». « J’ai croisé des rois, le prince de Monaco», confie-t-il. Et le grand diplomate et historien suisse Carl Jacob Burckhardt.

«Ses filles m’ont appris à skier. Surpris, Burckhardt m’a convoqué dans sa chambre et m’a questionné sur mon parcours.» Le vice-président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) lui promet de demander aux autorités allemandes des nouvelles de ses parents. Promesse tenue.

Direction Auschwitz

Début septembre, au moment même où Edmond file vers la Suisse et la liberté, ses parents et son frère sont déportés du camp de Drancy. Direction la Pologne occupée. Rachmil et Jack sont arrêtés au camp de travail de Blechhammer, d’où ils reviendront à la fin de la guerre. Tandis que Rachel est convoyée vers Auschwitz, où elle sera gazée dès son arrivée, le 9 septembre.

Sur les 12’884 personnes arrêtées les 16 et 17 juillet 1942 en région parisienne, 12’400 seront déportées. Seule une petite centaine survivra aux camps nazis.

Bien plus tard, pour son mariage, Edmond Richemond reviendra à l’hôtel Golf. Et se fera un plaisir d’être servi par un employé antisémite, qui lui avait dit en 1944: «Tu prends le boulot d’un Suisse!»

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