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Débuts difficiles et occasions manquées pour le biathlon suisse

La biathlète Aita Gasparin
La Grisonne Aita Gasparin fait partie de l’équipe nationale suisse de biathlon depuis 2011. Wikimédia

Le biathlon devrait être le sport suisse par excellence. Combinant ski de fond et tir à la carabine, il incarne parfaitement l’esprit de défense et la culture du ski qui façonnent le pays. Cette discipline n’a toutefois jamais vraiment réussi à s’imposer en Suisse, à l’inverse de l’Allemagne et de la Scandinavie. Pour quelles raisons?

Swissinfo publie régulièrement d’autres articles tirés du blog du Musée national suisseLien externe consacrés à des sujets historiques. Ces articles sont disponibles en allemand, en français et en anglais.

Les épreuves masculines et féminines de biathlon figurent actuellement au programme des Jeux olympiques d’hiver. Malgré la popularité et l’héritage séculaire des sports d’hiver et du tir en Suisse, cette discipline peine encore à y trouver sa place. L’histoire du biathlon en Suisse est ponctuée de ruptures et de grilles d’interprétation totalement uniques: ce sport dut s’imposer face à des disciplines qui, bien que similaires, s’inscrivaient dans une tradition différente.

Le biathlon a fait ses débuts olympiques aux JO de Squaw Valley en 1960. La Suisse, nation du ski et du tir par excellence, ne participa toutefois pas aux épreuves. Rétrospectivement absurde, cette absence fut à l’époque sévèrement critiquée par les médias. Le pays disposait en effet de bonnes conditions et avait déjà presque toutes les cartes en main: «Une épreuve combinant ski de fond et tir n’a rien de révolutionnaire chez nous. La Suisse n’est-elle pas en effet le pays des courses de patrouilles à ski!», écrivit Der BundLien externe le 27 mars 1960.

En 1960, le Suédois Klas Lestander remporta la première médaille d’or olympique en biathlon (YouTube):

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La patrouille à ski évoquée dans l’article, une spécialité suisse associant ski de fond et tir aux gros calibres, s’inscrivait alors dans une tradition de près de 60 ans. Dès la fin du 19e siècle, les soldats du GothardLien externe furent équipés de skis dans la caserne d’Andermatt. Des compétitions s’y tinrent à partir de 1902, avant d’être officiellement établies sept ans plus tard comme courses de patrouilles militaires à ski. L’extension de la forteresse du Gothard jusqu’en 1920 contribua par ailleurs à renforcer l’image du soldat aguerri évoluant à ski dans le Réduit alpin.

Patrouille militaire à ski dans la neige
Course de patrouilles à ski en Engadine, 1916. Musée national suisse

La course de patrouilles n’évolua cependant pas vers le sport d’élite, la Fédération suisse de ski (FSS, aujourd’hui Swiss Ski) ayant dès 1936 pris ses distances avec les disciplines sportives militaires. L’armée fut donc contrainte d’organiser seule ses championnats, qui restèrent basés à Andermatt. Les patrouilleurs à ski suisses se distinguèrent tant au niveau national qu’international. Leurs exploits furent notamment salués lors des championnats du monde militaires (CISMLien externe), encore disputés aujourd’hui, et des Jeux Olympiques de 1948 à Saint-Moritz: la Suisse s’imposa alors face à la Finlande et la Suède lors d’une course de patrouilles militaireLien externe intégrée comme épreuve de démonstration.

Le sport olympique amorça ensuite sa démilitarisation: le Comité international olympique (CIO) se distança des compétitions militaires et supprima les courses de patrouilles du programme. La presse suisse fut donc étonnée lorsque le biathlon fit son entrée comme discipline olympique en 1960 à Squaw Valley.

Les médias et une grande partie de l’armée y virent alors la réintégration d’une épreuve militaire. Le biathlon ne se limitait toutefois pas à cette lecture. À l’étranger, cette nouvelle discipline sportive était en effet perçue différemment: alors que la Suisse, ancrée dans sa logique du Réduit, envisageait le biathlon comme le prolongement de la patrouille militaire à ski, le CIO, et plus tard l’IBU (Union internationale de biathlon) fondée en 1993, s’employaient à construire un autre récit fondateur.

Les origines du biathlon auraient remonté à la chasse pratiquée à l’âge de pierre. L’argument avancé par le CIO et l’IBU reposait sur des peintures rupestres norvégiennes. Cette interprétation était bien entendu discutable: les fédérations internationales faisaient fi de la tradition militaire des régiments de skiLien externe scandinaves et russes.

Soldats finlandais couchés dans la neige en position de tir pendant la guerre contre l'URSS
Une patrouille à ski finlandaise pendant la guerre d’Hiver de 1940 contre l’Union soviétique. Wikimédia

Quelques semaines seulement après les Jeux olympiques de Squaw Valley, où la Suisse ne brilla guère, l’Armée suisse entreprit néanmoins d’organiser des compétitions de biathlon à Sörenberg (LU). Ces épreuves n’étaient cependant pas considérées comme une nouvelle discipline, mais plutôt comme un test destiné à évaluer leur utilité pour l’entraînement des soldats suisses.

L’approche militaire dominait. La participation était donc strictement réservée aux militaires, les femmes étant bien entendu exclues. Les résultats furent décevants. Les soldats épuisés parvinrent rarement à atteindre les petits disques de la taille d’une pièce de cinq francs. Les cibles utilisées pour les courses de patrouille à ski étaient en effet nettement plus grandes. Les biathlètes suisses intensifièrent donc leur entraînement au tir, mais revinrent toutefois bredouille des championnats du monde CISM de 1961 à Andermatt, qui intégraient désormais le biathlon.

L’image de la Suisse, nation du ski et du tir, était pour le moins écornée. Les années qui suivirent ne furent guère plus brillantes. Le journal valaisan Nouvelliste du Rhône ne mâcha pas ses mots: «Biathlon: Les fils seront dignes des pères (air connu)… Mais notre héros Guillaume Tell, lui-même, en aurait rougi de honte.»

La crise identitaire sportive atteignit son paroxysme en 1964 lors des Jeux d’Innsbruck: la Suisse ne remporta aucune médaille, toutes disciplines confondues. Le biathlon, discipline exigeante alliant endurance et précision, n’était-il donc pas fait pour les fils de Guillaume Tell?

Article de journal sur la déroute du biathlon suisse en 1964
Guillaume Tell lui-même en aurait rougi de honte. Article paru en février 1964 dans le journal valaisan «Nouvelliste du Rhône». e-newspaperarchives

Le camouflet d’Innsbruck ébranla la classe politique et les fédérations sportives, donnant lieu à des revendications en matière de politique sportive. En réponse à la petite question du conseiller national radical bernois Erich Weisskopf, qui appelait à un renforcement du soutien de l’État en faveur du biathlon, le gouvernement déclara en mars 1964: «Contrairement à l’avis du parlementaire, le biathlon n’est pas une compétition militaire, mais une discipline sportive civile associant ski de fond et épreuve de tir.» Un soutien financier était par conséquent inenvisageable. Le Conseil fédéral craignait qu’une lecture militaire du biathlon n’entraîne une fragmentation des traditionnels sports d’hiver de l’armée jusqu’alors soutenus.

L’encouragement du sport au service de l’aptitude à la défense

Ce refus était principalement motivé par le fait qu’à l’époque, seules les disciplines sportives jugées pertinentes pour l’aptitude à la défense bénéficiaient du soutien financier de la Confédération. Considérant que le biathlon était dénué d’importance militaire, le Conseil fédéral continua donc à privilégier les sports d’hiver militaires traditionnels, allant ainsi à l’encontre de la tendance internationale.

Ironie de l’histoire: des disciplines telles que la natation et la gymnastique aux agrès, dont le lien avec les capacités militaires semble à première vue beaucoup moins évident, s’inscrivaient depuis longtemps dans le programme d’encouragement du sportLien externe. Le gouvernement manqua sans doute une occasion en 1964. Alors que le biathlon était déjà soutenu en Scandinavie, en Allemagne, et dans d’autres pays comme la France, la nation du ski et du tir tarda à suivre cette évolution.

Trois gymnastes sur les barres parallèles
La gymnastique aux agrès, ici lors de la fête de gymnastique de Sonvilier en 1955, bénéficiait du soutien financier de la Confédération. Ce n’était pas le cas du biathlon. Musée national suisse / ASL

Il fallut attendre les Championnats du monde juniors de 1995 à Realp (UR) pour qu’un véritable élan permette enfin à la discipline de s’imposer. La première infrastructure de biathlon suisse fut construite dans l’Oberland uranais.

Les Championnats du monde ayant initialement été prévus à Lenk (BE), celle-ci n’avait rien d’un complexe réfléchi, de taille adaptée et conçu pour l’entraînement spécifique des athlètes, mais constituait plutôt une infrastructure provisoire mise en place dans l’urgence. Le permis de construire ne fut déposé que l’été précédent. On défricha, le WWF Uri s’en mêla, et l’infrastructure devint un sujet politique aux accents typiquement locaux: la construction précéda l’octroi du permis.

L’infrastructure de Realp marqua un tournant majeur dans l’histoire du biathlon suisse. Située à proximité du centre de sport de l’armée d’Andermatt et à l’abri du fœhn, elle jouissait d’un emplacement idéal. En août 2002, l’infrastructure provisoire fut remplacée par une installation moderne qui pouvait accueillir les entraînements d’été. La construction revêtait une importance capitale pour l’UrserenLien externe. La vallée était en effet confrontée au retrait progressif de l’armée, lequel entraînait une mutation structurelle qui menaçait l’emploi local.

La création de l’Office fédéral du sport à Macolin en 1998 et la nouvelle loi sur l’encouragement du sport de 2011, qui mentionnait pour la première fois l’encouragement du sport d’élite, établirent des conditions idéales pour éviter que des débâcles sportives hivernales telles que celles de Squaw Valley et d’Innsbruck ne se reproduisent. La troisième place de l’Uranais Matthias Simmen aux Championnats du monde d’étéLien externe 2008, ainsi que d’autres bons classements entre 2005 et 2011, marquèrent les premiers succès internationaux.

Depuis les années 2000, les sœurs Gasparin, Amy Baserga, Lena Haecki-Gross, Benjamin Weger et Niklas Hartweg décrochèrent d’excellentes places et raflèrent de nombreuses médailles. Selina Gasparin remporta même l’argent en épreuve individuelle aux Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en 2014.

Le portrait de Jérémy Finello sur la RTS:

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L’encouragement s’est étendu aux niveaux juniors depuis que la Fédération suisse de ski (Swiss Ski) a pris sous son aile la Fédération suisse de biathlon, qui traversait alors une période difficile et rencontrait des problèmes financiers. L’armée a elle aussi commencé à encourager indirectement le biathlon: la formation de soldats et soldates sport Lien externeoffre notamment aux femmes une très bonne opportunité de se faire une place dans le sport d’élite.

Le biathlon suisse d’élite n’a sans aucun doute pas encore atteint son plein potentiel. La nation du ski et du tir disposait pourtant dès le départ des conditions idéales. Si l’image des soldats skieurs a façonné une identité suisse propice à cette discipline, son ancrage dans la logique du Réduit a dans le même temps freiné son évolution vers le sport d’élite. Le biathlon ne présentait aux yeux des officiers et du Conseil fédéral aucun atout pour la défense du pays. Aussi s’est-on trop longtemps attaché au sport militaire et aux patrouilles à ski, sans prendre la mesure des temps qui changeaient.

Il aura fallu attendre la création de l’installation de biathlon de Realp, devenue par la suite centre d’entraînement national, l’encouragement au sport d’élite, engagé tardivement en comparaison internationale, et plus récemment la construction à Lenzerheide d’une infrastructure homologuée pour la Coupe du monde, pour que la voie du succès soit enfin tracée.

Ce sport spectaculaire et captivant séduit aujourd’hui un large public, des investisseurs privés et de puissants sponsors, offrant de bonnes perspectives pour la conquête de médailles, skis aux pieds et fusil à l’épaule.

Michael Jucker est historien du sport, directeur de Swiss Sports History et co-directeur du musée du club de football de Zurich.

L’article original sur le blog du Musée national suisseLien externe

Ce texte est le fruit d’une collaboration avec Swiss Sports History, le portail consacré à l’histoire du sport suisse. Ce dernier a pour vocation de fournir des services de médiation scolaire ainsi que des informations aux médias, aux chercheurs et au grand public. Pour en savoir plus, rendez-vous sur sportshistory.ch.Lien externe

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