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La mort apprivoisée au Musée Barbier-Mueller

Tête de pharaon en calcaire, Ier millénaire avant J.-C. Musée Barbier-Mueller

La nouvelle exposition de l´institution genevoise familiarise le visiteur avec la vision de l´au-delà des sociétés lointaines. Bien loin de l´Occident, les sociétés tribales tendent à atténuer, parfois jusqu´à l´abolir, le fossé entre morts et vivants.

Ni rupture, ni frontière, l’humain se meut au contraire dans un monde de fluidité et de possibles: n’est-il pas un ancêtre en puissance, voué à retrouver dans l’au-delà un rang social et une situation semblables à ceux qu’il occupait lors de son séjour terrestre?

C’est ce que nous rappelle symboliquement un imposant siège de pierre indonésien, mi-dragon et mi-oiseau, érigé en préambule à la nouvelle exposition du Musée Barbier-Mueller, à Genève, sobrement intitulée «Morts vivants». Une oeuvre née, comme ses voisines, au sein de communautés (l’Ile de Nias, en l’occurrence) épargnées par les grandes religions mais vouant au contraire un culte fervent aux ancêtres et à des divinités plurielles.

Le message délivré par ce dignitaire batak (nord de Sumatra), chevauchant sereinement un monstre barbu, poilu et encorné (singa), ou par les cuillères-effigies produites par les Dan de Côte d’Ivoire, n’est guère différent. D’Afrique en Océanie, et d’Indonésie en Amérique précolombienne, on est frappé par l’omniprésence des rituels appelés à faciliter le passage ou jeter des ponts, annuler les effets de la séparation, voire à déjouer les pièges d’esprits malfaisants ou de sorciers.

Dans les sociétés dites primitives, il serait dès lors impensable d’oublier le nom de son arrière-grand-père, la généalogie demeurant vivace pour chacun des membres d’une communauté: le lien au clan et à son ancêtre fondateur apparaît indissoluble. Ces stèles richement ouvragées, provenant elles aussi d’Indonésie, donnent ainsi à décrypter d’embrouillées histoires de famille, mêlant bestiaires et mythologies fantastiques.

Mais le culte des défunts trouve parfois à s’exprimer par le biais d’objets infiniment plus banals: simple morceau de terre ou bâton, voire à travers des autels à peine moins modestes, telles ces pirogues philippines grossièrement sculptées pour évoquer la «barque des âmes», transportant les défunts vers l’au-delà.

Selon l’âge et le lieu, les cultures et la grâce de l’artiste, les matériaux retenus sont humbles ou précieux, souriants ou effrayants: argile ou nacre, bois ou pierre, lave, résine ou ivoire (une défense sculptée à la demande d’un roi du Bénin pour illustrer sa noble ascendance). Voire de très anciens ossements humains: dans cet autel-calebasse du Cameroun, rehaussé de crânes afin d’évoquer un guerrier redouté, comme dans ces fameux reliquaires du Gabon, où les ossements attestent de l’ancienneté d’un lignage.

Véronique Zbinden

Genève, Musée Barbier-Mueller: «Morts vivants» 10, rue Jean-Calvin; tous les jours de 11h-17h. Jusqu’au 15 février.

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