Un objet suisse culte sur deux roues
Rares sont les équipements militaires à avoir été en service aussi longtemps que le vélo d’ordonnance 05. Il est le reflet de pratiquement un siècle d’histoire de l’armée et du quotidien en Suisse. Par son utilisation militaire et civile ainsi que son indestructibilité proverbiale, il incarne un morceau de l’identité de la Suisse.
Swissinfo publie régulièrement d’autres articles tirés du blog du Musée national suisseLien externe consacrés à des sujets historiques. Ces articles sont disponibles en allemand, en français et en anglais.
Avec la dissolution des troupes cyclistes en 2003, après 112 ans d’existence, l’Armée suisse perdait un symbole d’identification sans pareil. Si les vélos sont toujours employés à des fins militaires (le dernier modèle est produit depuis 2012), ils ne servent plus au combat.
De nos jours, par «vélo de l’armée», on entend encore principalement le premier vélo militaire introduit en 1905: le vélo d’ordonnance 05. Produit jusqu’en 1988, il n’a été remplacé qu’en 1993. Comment se fait-il qu’une petite troupe avec son moyen de locomotion soit devenue à ce point emblématique de la Suisse?
Ce statut particulier s’exprime déjà dans sa dénomination en allemand. Il ne s’agit en effet pas d’un Militärvelo comme on l’appelle souvent dans le langage populaire de Suisse alémanique, mais d’un Ordonnanzrad ou «Frd» (pour Fahrrad, bicyclette) selon la terminologie militaire officielle. Pourtant, il existe une nuance importante: jusqu’en 2003, les troupes cyclistes roulaient en Rad et considéraient avec mépris les Militärvelos des autres armes.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, d’autres unités disposaient elles aussi de jusqu’à 20 bicyclettes dans leur matériel de corps, mais les appelaient Velo. En Suisse romande et au Tessin, en revanche, la terminologie est uniforme et on parle simplement de vélo d’ordonnance ou bicicletta d’ordonnanza.
Qui l’a inventé?
Les troupes cyclistes suisses ont la réputation, du moins en Suisse, d’avoir été uniques au monde. Qu’en est-il réellement?
En 1891, l’Armée suisse n’est ni la seule ni même la première à introduire le vélo. À partir des années 1880 et 1890, la quasi-totalité des grandes armées européennes, ainsi que celle des États-Unis, testent les vélos à des fins militaires, d’abord principalement pour transmettre des messages. À cette époque, le vélo arrive justement à maturité sur le plan technique en tant que moyen de locomotion et se standardise. En outre, un réseau routier continu et pavé est en train de prendre forme, y compris via les grands cols alpins suisses.
Le vélo devient donc bien vite une alternative au cheval moins coûteuse et plus efficace. En même temps, le vélo militaire doit être suffisamment robuste pour affronter tous types de chemins. Autrement dit, savoir tout faire.
D’abord pour les riches, puis pour les sportifs
Jusqu’en 1905, les soldats doivent acheter leur propre vélo. Ni les agriculteurs ni les ouvriers ne peuvent se permettre un tel moyen de locomotion ultramoderne. Jusqu’à l’introduction du vélo d’ordonnance 05, les troupes cyclistes sont réservées à une population aisée, composée de fils des classes urbaines supérieures qui nourrissent des ambitions sportives.
Le vélo concurrence alors la cavalerie, tout aussi élitiste. Avec l’introduction du vélo d’ordonnance 05, la Confédération prend en charge la moitié du coût, et le soldat le reste via sa solde, entraînant une démocratisation de la troupe. Parallèlement, le vélo devient considérablement moins cher dans le monde civil grâce à une production industrielle en grande série et s’impose comme le principal moyen de locomotion de la classe ouvrière et de la population rurale. Rejoindre les troupes cyclistes n’est alors plus une question d’avoir les moyens, mais d’avoir la condition physique requise.
Durant la Première et la Seconde Guerre mondiale, les troupes cyclistes d’autres pays sont envoyées au front, ce qui n’est évidemment pas le cas de celles de la Suisse. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les armées entament la mécanisation progressive de leurs troupes d’infanterie et dissolvent leurs unités cyclistes, tandis que l’Armée suisse les maintient.
Elle prend cette décision pour des raisons de stratégie militaire dans le cadre de la doctrine de défense de la Suisse pendant la guerre froide. Les troupes cyclistes sont en effet très autonomes d’un point de vue logistique et peu coûteuses. Silencieuses et flexibles, elles sont mobilisables même lorsque les infrastructures sont détruites, ce qui les rend parfaitement adaptées à mener un combat asymétrique et à produire un effet de surprise contre des formations lourdes.
Indémodable
À vrai dire, la particularité militaire des troupes cyclistes suisses réside avant tout dans la durée pendant laquelle elles ont été maintenues ainsi que le contexte de cette période. À compter des années 1980, la Suisse est le dernier pays industrialisé moderne à disposer d’unités combattantes régulières à vélo pleinement opérationnelles.
Jusqu’au début des années 1990, elle est aussi le seul pays au monde à utiliser, pour ses manœuvres militaires, un modèle archaïque à une vitesse, un cadre standard et un système de freinage qui remonte à 1905. Pesant 22,5 kg, le vélo d’ordonnance 05 est de nos jours encore réputé pour être indestructible et ne nécessiter qu’un entretien minimal.
Son excellente qualité de fabrication est une autre raison pour laquelle ce vélo en particulier et les troupes cyclistes de manière générale sont considérés comme typiquement suisses. Il a été produit a plus de 68’000 exemplaires par plusieurs fabricants suisses. Pour les profanes, tous les vélos se ressemblent, mais au fil des décennies, les cyclistes (et aujourd’hui les collectionneuses et collectionneurs) ont appris à les distinguer en fonction de la marque et du modèle: Condor, Cosmos, Schwalbe, Zesar et autres MaFag sont reconnaissables à leur plateauLien externe. Du point de vue des fabricants, ces commandes de l’armée sont prestigieuses et leur permettent de faire la promotion de modèles civils, label de qualité de l’armée à l’appui.
La société Condor de Courfaivre (JU) est le principal fabricant. Elle a fourni les premiers modèles à l’armée dès 1904 et a continué à produire le vélo d’ordonnance 05 jusqu’en 1988. Rien qu’entre 1931 et 1981, plus de 30’000 exemplaires sont sortis de ses ateliers.
En 1993, l’armée remplace le vélo d’ordonnance 05 par un nouveau modèle, le vélo d’ordonnance 93, dont Condor produit 5500 exemplaires jusqu’en 1995, année où l’entreprise cesse la fabrication de vélos. Extrêmement populaire et robuste, mais «low-tech», le modèle 05 est obsolète.
Là encore, l’armée réagit à une évolution technologique: l’essor du VTT. Le nouveau vélo de l’armée n’est certes que très légèrement plus léger, mais il est équipé de pneus à crampons larges, d’un dérailleur de VTT et de freins hydrauliques de VTT. Toutefois, à peine 20 ans plus tard, l’armée met fin à l’usage du vélo comme moyen de combat.
Tout comme la construction du réseau routier avait favorisé l’émergence du vélo militaire, c’est la construction des autoroutes à partir des années 1960 qui scelle inexorablement sa fin. Le trafic routier motorisé civil explose, tandis que les déplacements militaires s’effectuent désormais par camions et engins blindés. Les développements fulgurants des technologies militaires et le manque de protection contre les éclats rendent l’infanterie cycliste définitivement superflue sur le champ de bataille des années 2000.
Un symbole du système de milice
Malgré tout, le mythe du cycliste militaire suisse est tenace. D’anciens militaires à vélo évoquent l’extraordinaire esprit de cohésion qui régnait au sein de la troupe: «Cycliste un jour, cycliste toujours!» s’était exclamé le dernier commandant d’un régiment cycliste à l’occasion de la dissolution officielle de cette arme.
Les cyclistes militaires font aussi preuve d’une grande fierté: à compter de l’organisation des troupes de 1936, ils sont rattachés aux troupes légères au même titre que la cavalerie et les troupes motorisées, et plus tard aux troupes mécanisées.
Les cyclistes cultivent ainsi une culture qui leur est propre et se voient attribuer une doctrine d’engagement dédiée en 1965. Néanmoins, c’est peut-être la perception qu’en a le grand public qui contribue le plus au statut particulier du vélo militaire. Cette perception est étroitement liée au vélo d’ordonnance 05 qui, du fait de la démocratisation déjà évoquée, incarne mieux que tout autre symbole l’armée de milice.
Jusque dans les années 1960, le vélo est le moyen de transport par excellence au quotidien; son utilisation dans l’armée contribue au capital sympathie des militaires. Jusqu’en 1961, les soldats sont autorisés à conserver leur vélo, et celui-ci fait pour ainsi dire partie du paysage. Il est ensuite intégralement payé par la Confédération, de sorte que les soldats doivent le racheter s’ils veulent le garder. L’appartenance sociale n’entrant plus en ligne de compte, les cyclistes de l’armée sont dès lors perçus comme une troupe d’élite recrutée selon des critères de performance et de force de caractère.
Ce statut particulier se reflète également dans le fait que des courses militaires sont organisées depuis la création des troupes cyclistes. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ces courses très populairesLien externe visent à sélectionner les recrues les plus aptes pour les troupes cyclistes.
À partir des années 1950, les courses cyclistes militaires se muent en grandes fêtes populaires, à l’instar de la traditionnelle Saint-Gall – Zurich ou du cyclo-cross militaire à Fehraltorf. Les cyclistes militaires disputent même leurs propres épreuves sur le vélodrome du Hallenstadion lors des Six Jours de Zurich. À l’époque, la plupart sont également des coureurs cyclistes actifs, voire professionnels. La dissolution des troupes cyclistes en 2003 marque le début du déclin des courses cyclistes militaires.
De nos jours, les quelques courses restantes constituent plutôt des moments de nostalgie qui attirent un public fidèle. En 2009, un épisode de l’émission allemande Wetten, dass..? dans lequel le cycliste militaire Daniel Markwalder bat le coureur professionnel Jens Voigt au sprint devient culte, mais symbolise également l’aspect «fun» de plus en plus présent et enjolivé du cyclisme militaire.
Dans cet épisode de l’émission «Wetten, dass..?» diffusé en 2009, un vélo militaire affronte un vélo de course (YouTube/hansiperner):
Un objet de collection
Ce culte se perpétue chez les collectionneuses et collectionneurs. Dans les années 2000, il était encore possible d’acquérir d’anciens vélos militaires, notamment dans les surplus de l’armée, au prix unitaire de CHF 150. À l’heure actuelle, le prix demandé est plus de dix fois supérieur selon la rareté et l’équipement du vélo.
Les pièces de rechange qui ne sont plus produites sont une denrée rare. Elles sont également collectionnées et monnayées, ce qui conduit certains mécaniciens à refuser les réparations. Pour pallier ce manque, des passionnés de vélos militaires, des mécaniciens et des collectionneurs proposent non seulement des vélos à la vente, mais entretiennent aussi une véritable culture du vélo militaire sur leurs sites InternetLien externe à travers des blogs, des conseils de réparation et des articles historiques.
Cependant, dans la vie de tous les jours, il arrive aussi régulièrement de croiser un vélo d’ordonnance 05. S’il n’est souvent plus vraiment dans son état d’origine, il reste un allié fidèle et indestructible, sans doute encore pendant les 100 prochaines années.
Thomas Bochet est historien et commissaire d’exposition au Musée national Zurich et co-commissaire de l’exposition «Nous et la guerre».
L’article original sur le blog du Musée national suisseLien externe
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