L’heure de vérité pour le logiciel américain des hôpitaux vaudois
C'est l'un des grands dossiers qui attend le Grand Conseil vaudois en cette fin août: les députés vont débattre, dès mardi, du remplacement du dossier patient informatisé (DPI) du CHUV et de onze établissements de la Fédération des hôpitaux vaudois informatique (FHVI). Le choix du logiciel de la société américaine Epic et son financement - plus de 200 millions - sont contestés.
(Keystone-ATS) A ne pas confondre avec le DEP (dossier électronique du patient), le DPI est un outil interne aux établissements, permettant le suivi médical des patients. Or le logiciel utilisé par le CHUV et les onze autres hôpitaux arrive en fin de vie.
Pour le remplacer, c’est Epic, leader du marché et déjà présent dans d’autres hôpitaux suisses (Zurich, Berne, Lucerne), qui a été retenu. Ce choix a d’abord dû être validé par le Tribunal fédéral après les recours de l’autre entreprise qui avait répondu à l’appel d’offres, la société genevoise Kheops.
Il revient désormais au Grand Conseil de se prononcer lors de débats dont l’issue s’annonce incertaine. Publié juste avant la pause estivale, le rapport de commission recommande d’entrer en matière, mais à une courte majorité, tandis que deux rapports de minorité critiquent le choix d’Epic et évoquent «une erreur stratégique majeure.»
Risque de dépendance
La question de la souveraineté numérique figure au coeur des inquiétudes. Se rendre «dépendant» d’une entreprise américaine constitue «un véritable risque», estime Aurélien Demaurex, signataire d’un des deux rapports de minorité, interrogé par Keystone-ATS. Il appelle à «ouvrir les yeux» dans un monde qui, géopolitiquement, a changé. Et de rappeler notamment l’existence du «Cloud Act», qui permet aux autorités américaines d’exiger les données d’une entreprise sise aux Etats-Unis.
Le député des Vert’libéraux regrette que «des solutions locales» n’aient pas été suffisamment prises en compte, citant en exemple celle développée par les HUG à Genève en collaboration avec l’Hôpital du Valais. «Le canton de Vaud, qui se vante de faire partie de la Health Valley lémanique, a toutes les compétences sur place. Et pourtant, on préfère choisir une solution avec laquelle on n’aura aucun contrôle», critique-t-il.
Aurélien Demaurex juge aussi que si la solution d’Epic peut éventuellement convenir à un hôpital de la taille du CHUV, elle serait «disproportionnée et très coûteuse» pour les autres établissements de la FHVI.
Faire confiance
Rapporteur pour la majorité de la commission, Nicolas Suter reconnaît que ces questions sont légitimes. Mais il estime que les avantages d’Epic, notamment pour standardiser les procédures entre hôpitaux, doivent l’emporter sur ses inconvénients.
«Nous aurions aimé avoir des solutions suisses, mais elles ne sont actuellement pas prêtes», relève-t-il. Dans un marché où il existe «peu d’alternatives», Epic a le mérite d’offrir un logiciel «prêt à être utilisé», sans nécessité de développement à l’interne, ajoute-t-il. Le chef du groupe PLR note aussi que si Epic est une société américaine, les données seront hébergées en Suisse, et donc soumises au droit helvétique.
M. Suter insiste également sur la complexité du dossier et la nécessité de faire confiance aux personnes qui sont intervenues dans le choix d’Epic. «La commission a auditionné de nombreux spécialistes, y compris des détracteurs à Epic. Au final, une majorité s’est laissé convaincre que ce logiciel était un bon choix», résume-t-il.
Financement contesté
Nicolas Suter et Aurélien Demaurex se rejoignent sur le fait que les débats devraient être animés en plénum. Et que les positions devraient échapper à l’habituel clivage droite-gauche, surtout sur la question de la souveraineté numérique.
A noter que le financement d’Epic sera aussi contesté. Le plan initial du Conseil d’Etat prévoit un crédit d’investissement de 50 millions de francs, auquel s’ajoute un crédit de 104,5 millions pour le CHUV et des garanties d’emprunt jusqu’à 53,1 millions pour les établissements de la FHVI.
Ce montage pourrait toutefois être remanié par un amendement, accepté par la commission. Il propose d’affecter une tranche de la BNS de 63 millions afin d’alléger la charge supportée par les hôpitaux.