Cinq catastrophes en 74 jours : l’automne qui a ébranlé la Suisse
Les attentats terroristes du 11 septembre, l'attentat au Grand Conseil de Zoug, la mise à l'arrêt de Swissair, l'incendie dans le tunnel du Gothard, le crash de l'avion de Crossair près de Bassersdorf: en l'espace de 74 jours, une série de cinq catastrophes a secoué la Suisse. Retour sur ces jours sombres de l'automne 2001.
Automne 2001. En 74 jours à peine, la Suisse est frappée par cinq drames, presque à un rythme hebdomadaire: les attentats du 11 septembre, l’attentat au Grand Conseil de Zoug, la faillite de Swissair, l’incendie du tunnel du Gothard et, enfin, le crash d’un avion de Crossair près de Bassersdorf. Une succession de catastrophes qui finit par donner au pays le sentiment d’être pris dans une spirale de malheurs.
Après le cinquième drame, Moritz Leuenberger, alors président de la Confédération, laisse éclater son émotion: «Ça ne s’arrêtera donc jamais?», une question qui témoigne du désarroi de toute une nation. La tragédie sera pourtant la dernière: après 74 jours de sidération, le crash de Crossair met un terme à cette série noire. Durant cette période, Moritz Leuenberger devient la voix du deuil, mais aussi de la résilience d’un pays profondément ébranlé.
Retour sur les cinq catastrophes qui ont marqué les jours les plus sombres de l’automne 2001.
Les faits:
Dix-neuf terroristes islamistes détournent quatre gros avions de ligne aux États-Unis et les précipitent contre les tours du World Trade Center à New York et contre le Pentagone à Washington. Le quatrième appareil s’écrase en Pennsylvanie. Au total, quelque 3000 personnes originaires de 92 pays, dont deux Suisses, trouvent la mort. Des milliers d’autres sont blessées.
Mardi matin, à 8h46, au World Trade Center, dans le centre de Manhattan, la journée de travail vient de commencer pour environ 17’000 personnes lorsque l’inimaginable se produit: le vol AA 10 d’American Airlines percute la tour nord entre le 93e et le 99e étage à une vitesse de 750 km/h.
À peine quelques minutes plus tard, la chaîne d’information américaine CNN annonce la «Breaking News» et diffuse les images du gratte-ciel en fumée, filmées par une caméra fixe. Dès lors, des millions de personnes à travers le monde regardent, captivés, les événements incroyables des heures qui suivent.
L’incertitude initiale quant à savoir si le premier crash est un accident prend fin brutalement lorsque, à peine dix-sept minutes plus tard, un autre avion frappe la tour sud sous l’œil des caméras de télévision, puis, à 9h37, un autre appareil s’écrase sur le Pentagone à Washington.
À 9h59 et 10h28, les deux tours du WTC s’effondrent dans un vacarme assourdissant, soulevant un immense nuage de poussière et de débris. Elles entraînent dans la mort toutes les personnes encore en vie à l’intérieur des bâtiments.
Partout dans le monde, les gens sont sous le choc des événements et des images emblématiques diffusées en direct à la télévision, que l’on voit défiler en boucle, encore et encore, pendant des jours.
Cet acte terroriste a des conséquences considérables sur les plans social, militaire et géopolitique, bien au-delà des États-Unis. Le jour même, l’OTAN invoque le clause de défense collective, et Washington déclarent peu après la «guerre contre le terrorisme». Des frappes militaires en Afghanistan et en Irak s’ensuivent. Les autorités de sécurité américaines se voient accorder des pouvoirs étendus en matière de surveillance des citoyennes et citoyens. Les contrôles dans les aéroports sont considérablement renforcés.
La traque d’Oussama ben Laden
Les 19 assaillants trouvent la mort pendant l’attaque. Oussama ben Laden, islamiste radical saoudien et fondateur du réseau terroriste Al-Qaïda, s’avère rapidement être le commanditaire. Fils d’une famille aisée d’entrepreneurs du bâtiment, il se cache en Afghanistan sous la protection des talibans. La traque, qui aura duré près de dix ans, prend fin en mars 2011, lorsque des soldats américains, sur ordre du président américain de l’époque, Barack Obama, le localisent dans sa cachette au Pakistan et l’abattent.
Les faits:
Le 27 septembre 2001, un homme fou lourdement armé fait irruption au Grand Conseil de Zoug et y commet un véritable carnage. En l’espace de deux minutes et demie, il tire 90 coups de feu et tue 14 personnes.
À peine deux semaines après le «11 septembre», la Suisse est elle aussi secouée par un événement que personne n’aurait cru possible jusqu’alors.
Le jour du drame, le Parlement cantonal de Zoug est en plein débat matinal lorsque l’auteur des faits, Friedrich Leibacher, âgé de 57 ans, vêtu d’un uniforme de type policier qu’il a confectionné lui-même, pénètre sans encombre dans la salle. Muni de plusieurs armes, il tire sauvagement pendant plusieurs minutes dans la salle, dans les couloirs du bâtiment du gouvernement, et fait exploser un engin explosif. Il tue trois conseillers d’État et onze députés cantonaux avant de se suicider.
Ces 14 membres du Conseil d’État et du Conseil cantonal de Zoug ont trouvé la mort le 27 septembre:
Conseillers d’État tués
Peter Bossard (PLR, président)
Jean-Paul Flachsmann (UDC, directeur des travaux publics)
Monika Hutter-Häfliger (PS)
Membres du Grand Conseil décédés
Herbert Arnet (PDC, Cham)
Martin Döbeli (PLR, Zoug)
Karl Gretener (PDC, Cham)
Heinz Grüter (PLR, Baar)
Konrad Häusler (PDC, Unterägeri)
Dorly Heimgartner (PLR, Zoug)
Erich Iten (PLR, Unterägeri)
Käthi Langenegger (PDC, Baar)
Kurt Nussbaumer (PLR, Oberägeri)
Rolf Nussbaumer (PDC, Baar)
Willi Wismer (PDC, Risch)
Friedrich Leibacher est un Suisse domicilié à Zurich qui, au moment des faits, était déjà en conflit depuis des années avec les autorités de Zoug. Il se sent la victime d’un complot des autorités et avait déposé de nombreuses requêtes et plaintes, qui avaient toutes été rejetées.
La population du canton de Zoug et de toute la Suisse est sous le choc. Le président de la Confédération Moritz Leuenberger arrive à Zoug dans l’après-midi. Il considère cette tragédie comme une attaque contre la démocratie. Le président du Conseil national, Peter Hess, originaire de Zoug, établit un lien avec les «attentats du 11 septembre», qui auraient fait baisser les «freins».
À Berne, les travaux parlementaires sont suspendus et trois jours de deuil national sont proclamés. À l’étranger également, la consternation est grande. Dans divers parlements, les élus rendent hommage à leurs collègues helvétiques.
Cet attentat entraîne une remise en question des mesures de protection des personnalités politiques et des bâtiments publics. La sécurité dans les bâtiments du Parlement suisse et au Palais fédéral est alors considérablement renforcée. Jusqu’à l’attentat de Zoug, il n’y avait même pas de barrières d’accès au Parlement fédéral à Berne et seuls des contrôles de bagages étaient effectués.
Les faits:
Le 2 octobre 2001, en l’espace de quelques heures, les banques coupent les vivres à cette icône surendettée de l’aviation suisse. Partout dans le monde, environ 260 avions de Swissair restent cloués au sol, car l’entreprise ne peut plus payer ni le carburant ni les redevances aéroportuaires. Quelque 20’000 passagers se retrouvent bloqués et l’image de la Suisse en tant que place économique fiable en prend un coup.
Le mercredi matin, trois semaines seulement après le «11 septembre» et une semaine après l’accident de Zug, les avions de la compagnie volent encore. L’après-midi, cette dernière est en faillite et tout s’arrête. L’immobilisation au sol constitue l’un des tournants les plus marquants de l’histoire économique du pays.
La cause de l’effondrement financier de la fière Swissair d’autrefois est un grave manque de liquidités, provoqué par la «stratégie Hunter» trop ambitieuse. Swissair avait en effet racheté des compagnies aériennes étrangères déficitaires et accumulé, jusqu’à la mise à l’arrêt, une dette de 17 milliards de francs. La chute du trafic aérien après les attentats du 11 septembre a encore accéléré la faillite.
Grâce à une aide financière de l’État, l’exploitation aérienne est temporairement maintenue. Crossair, alors filiale de l’entreprise, reprend finalement les actifs restants et le personnel. En mai 2002, Crossair devient officiellement «Swiss». Trois ans plus tard, la compagnie allemande Lufthansa prend une participation de 49%, puis rachète intégralement Swiss en 2007.
La mise à l’arrêt de Swissair déclenche une crise nationale et suscite un vaste débat sur la responsabilité de la direction et des banques, qui débouche sur un procès pénal six ans plus tard.
La question de la responsabilité
Dix-neuf anciens dirigeants de Swissair et de SAirGroup sont poursuivis. Parmi eux figurent tous les membres du conseil d’administration de l’époque, avec des personnalités de premier plan telles que le dernier PDG du groupe, Mario Corti, ou ses prédécesseurs Philippe Bruggisser et Éric Honegger.
Dans un verdict qui en a surpris plus d’un, le tribunal acquitte en mars 2007 les dix-neuf accusés de toutes les charges. La Cour estime que le parquet n’a pas réussi à prouver que les erreurs de gestion étaient pénalement répréhensibles.
Les faits:
Le 24 octobre 2001, onze personnes trouvent la mort dans le tunnel du Gothard après un incendie majeur causé par une collision entre deux camions.
Mercredi matin, dans le tunnel routier du Saint-Gothard, long de 17 kilomètres, la circulation se déroule normalement jusqu’à 9h39. Puis la catastrophe se produit. À seulement 975 mètres de l’entrée du tunnel, près d’Airolo, un chauffeur routier belge en état d’ébriété heurte la paroi, se retrouve sur la voie opposée et entre en collision latérale avec un camion venant en sens inverse.
Sous le choc, un réservoir se brise, du gazole s’écoule et s’enflamme à la suite d’un court-circuit. Le chargement, composé notamment de centaines de pneus, prend immédiatement feu. Un véritable brasier se déclare, avec des températures atteignant 1200 degrés Celsius, provoquant l’effondrement du plafond du tunnel sur une longueur d’environ 100 mètres.
Grâce aux issues de secours, aux abris et au système de ventilation, la plupart des gens ont pu se mettre à l’abri, mais onze personnes ont perdu la vie. Certaines sont mortes dans leur véhicule, d’autres ont succombé à l’asphyxie en tentant de fuir l’épaisse fumée.
Cet accident a entraîné un renforcement massif des normes de sécurité applicables aux tunnels dans toute la Suisse et en Europe.
Les faits:
Le 24 novembre 2001, moins d’une minute avant d’atterrir à l’aéroport de Zurich, un avion de la compagnie Crossair, filiale de Swissair qui venait d’être mise en faillite, s’écrase dans la forêt près de Bassersdorf. Sur les 33 personnes à bord, 24 trouvent la mort.
L’accident se produit un samedi soir, à 22h07, à quatre kilomètres de la piste d’atterrissage de Kloten. Le vol en provenance de Berlin s’était déroulé sans encombre, mais l’obscurité et les rafales de neige réduisent désormais la visibilité. Lors d’une approche manuelle difficile, le pilote évalue mal la situation et laisse l’appareil descendre en dessous de la hauteur minimale requise.
Quelques secondes après que l’altimètre radar a signalé le problème, l’avion s’écrase dans une zone boisée près de Bassersdorf. Sur les 33 personnes à bord, sept passagers et deux hôtesses de l’air survivent miraculeusement.
L’enquête conclut à une erreur humaine comme cause de l’accident, et révèle des antécédents inquiétants concernant le commandant de bord: ce pilote expérimenté de 57 ans avait, par le passé, échoué à plusieurs reprises à des contrôles de compétence aéronautique, notamment lors de procédures d’approche.
Une procédure pénale est ouverte à l’encontre de cadres dirigeants de Crossair, mais elle se solde par des acquittements, ce qui suscite l’incompréhension dans une partie de l’opinion publique.
Le crash a déclenché un vaste débat sur la sécurité aérienne en Suisse et a eu de nombreuses répercussions.
«Le consolateur de la nation»
Malgré le grand deuil ainsi que le profond ébranlement du sentiment de sécurité et de stabilité économique, la gestion des événements dramatiques de l’automne 2001 montre rétrospectivement la force et la capacité d’adaptation de la Suisse, qui a su surmonter cette période exceptionnelle.
Le président de la Confédération de l’époque, Moritz Leuenberger, a en quelque sorte joué le rôle de père de la patrie et de «consolateur de la nation», en présidant les cérémonies funéraires et en cherchant le juste équilibre entre empathie et capacité d’action de l’État. Il a souligné à plusieurs reprises que le réconfort seul ne suffisait pas, mais que les mots devaient apporter soutien et repères à la population.
Parmi ceux-ci figurent aussi bien son exclamation émouvante «Cela ne s’arrêtera-t-il donc jamais?» que ses analyses objectives et ses paroles réconfortantes lors d’innombrables discours et interventions médiatiques.
Émission « Arena » du 21 décembre 2001 avec Moritz Leuenberger (en allemand):
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Traduit de l’allemand par Lucie Donzé
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