La voix de la Suisse dans le monde depuis 1935
Les meilleures histoires
Démocratie suisse
Les meilleures histoires
Restez en contact avec la Suisse
Podcast

Genève restera-t-elle gardienne de l’ordre mondial alors que le droit international est remis en cause?  

The UN Palais des Nations in Geneva.
L'entrée principale du Palais des Nations, siège européen de l'ONU, à Genève. Keystone

En cette période de conflits, de polarisation et de mépris, les pays et leurs dirigeants doivent se mobiliser pour protéger les règles et demander des comptes aux responsables se dérobant. C’est l’avis d’experts de l’humanitaire et du droit. 

Au total, 48 jeunes universitaires d’Afrique, d’Asie, d’Europe et des Amériques ont défendu mi-juillet dernier leurs argumentaires au Palais des Nations à Genève, siège des Nations unies, dans le cadre de la finale du 18e Concours mondial de procès simulé des droits de l’homme Nelson Mandela, du nom de l’ancien dirigeant sud-africain.  

Composé d’experts internationaux, d’avocats et de magistrats, le jury a posé des questions pointues à ces jeunes défendant dans ce cas de figure les revendications de deux pays fictifs dont les relations conflictuelles menaçaient la stabilité régionale.

Débattu en séance du tribunal, ce conflit inventé a mis sur la table des défis bien réels en termes de droit international, de multilatéralisme et du rôle de Genève en tant que gardienne de l’ordre mondial, défis auxquels les jeunes générations vont devoir faire face.

Pour Daksh Balakrishnan, étudiant en 2e année à la National Law School of India, ces cinq jours de plaidoirie avaient une résonnance particulière avec l’impact qu’ont les conflits à Gaza, en Iran, en Ukraine, au Soudan et dans d’autres régions du monde.

«Les risques d’agression et actes hostiles se sont accrus. Nous observons depuis quelque temps déjà une dérive vers une perspective plus nationaliste et isolationniste», a-t-il dit à Swissinfo au Palais des Nations. Mais il pense sincèrement que «les points de convergence, la coopération et le dialogue feront toujours primer le droit international». 

Séance de la 18e édition du Concours mondial de simulation de procès « Nelson Mandela » sur les droits de l'homme, à Genève, le 13 juillet 2026.
Session du 13 juillet 2026 dans le cadre du 18e Concours mondial de procès simulé des droits de l’homme «Nelson Mandela» à Genève. Courtesy of Centre for Human Rights, Faculty of Law, University of Pretoria

Coupes budgétaires, attaques et indifférence

Genève – ville-hôte du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou de celle du commerce (OMC), et de plus de 40 agences multilatérales et 500 ONG – est depuis longtemps un haut lieu du droit international.

Berceau du droit humanitaire, c’est là que la première Convention de Genève établissant des normes juridiques pour protéger les personnes en temps de guerre a été signée en 1864.

Après les ravages de la 2e Guerre mondiale, les pays se sont engagés en faveur d’un ordre mondial fondé sur des règles communes. S’appuyant sur des traités antérieurs, les Conventions de Genève de 1949 et leurs protocoles additionnels ont permis de renforcer encore l’action des Nations unies, offrant une stabilité internationale et des décennies de développement.

Dépositaire de ces conventions, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) siège également à Genève.

Ces traités et conventions régissent des questions allant de la sécurité au commerce, à l’environnement en passant par les droits humains. Le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre figurent parmi les violations les plus graves.  

Mais il devient toujours plus difficile de faire respecter et de défendre ces règles.

Le système onusien a affronté ces dernières années des saignées budgétaires, un recul du multilatéralisme et des attaques de puissances dominantes contre la légitimité de la Cour pénale internationale (CPI) et de la Cour internationale de justice (CIJ) à La Haye. 

Ces règles mondiales sont dorénavant ouvertement ignorées dans de nombreux conflits. Et sans que des pays s’opposent à la situation ou si peu, relèvent des experts.  

«L’État de droit est testé», a résumé l’ambassadeur Zaheer Laher, représentant sud-africain à l’ONU à Genève, lors de la table ronde consacrée, en marge du concours de plaidoirie, au déclin du multilatéralisme et à la menace qui pèse sur les droits humains. «Il ne s’agit pas ici d’un menu à la carte où on peut choisir les plats», a-t-il signalé.    

Les États-Unis, qui versaient jusque-là les cotisations les plus élevées à l’ONU, ont porté un grave préjudice au système en refusant de s’acquitter de leurs cotisations et de leurs dettes, et en décidant de se retirer de plus de 30 organismes onusiens dont ONU Femmes et l’OMS. Les arriérés de la Chine, de la Russie et d’autres membres, couplés aux coupes sombres dans la coopération, ont aggravé la situation financière de l’ONU.

Plus

La Genève internationale en subit les conséquences directes. Celle-ci doit affronter aussi la forte concurrence du Qatar, des Émirats arabes unis, du Kenya et de plusieurs hubs en Asie, pour espérer continuer être un pôle diplomatique et multilatéral.  

En 2025, plus de 3000 emplois onusiens ou rattachés à des organisations internationales ont été biffés à Genève, ou délocalisés vers des sites moins onéreux. Environ un cinquième des postes de l’ONU à Genève, selon un décompte publié début mai par ReutersLien externe après enquête auprès d’une douzaine d’agences et autorités locales.

En réponse à ces suppressions de postes et à ces politiques d’austérité, le Parlement suisse a voté une enveloppe de 122,6 millions de francs (152 millions de dollars) couvrant la période 2026-2029 pour soutenir la Genève internationale, la diplomatie multilatérale et améliorer les infrastructures sur place. Le canton de Genève dispose quant à lui de son propre plan d’aide de 50 millions cofinancé par la Fondation Wilsdorf.

Manipulé et contourné

Si les désaccords et violations ne sont pas des faits nouveaux en droit international, la volonté de renforcer les normes, la prévisibilité et la responsabilité s’effrite, estime George Ulrich, directeur académique du Global Campus of Human Rights, réseau de plus de 100 universités formant des professionnels en droits humains et démocratie.

«Le sentiment est que le système juridique international est géré, orienté et manipulé, et pas toujours pour les bonnes raisons. Cette préoccupation doit être prise très au sérieux», juge-t-il. Il ajoute que «des institutions internationales basées à Genève comme l’ONU subissent de plein fouet les divisions auxquelles nous assistons».

Directrice juridique du CICR, Cordula Droege relève pour sa part que si le droit international humanitaire a bien fonctionné pour sauver des vies, il devient toujours plus difficile de le faire respecter, a fortiori lorsque des personnes et États ignorent les règles.

«Les violations de ce droit, dont certaines constituent des crimes de guerre, sont considérées aujourd’hui avec un niveau inquiétant de tolérance ou d’indifférence. C’est cela qui doit à l’avenir vraiment changer», a-t-elle indiqué par courriel à Swissinfo.

«Le droit international humanitaire exige des États qu’ils le respectent eux-mêmes tout en veillant à son respect universel. En résumé, ces pays doivent user de leur influence pour ramener les belligérants à une attitude de respect mutuel du droit», rappelle-t-elle.      

Plus

Respect, réforme et renouveau

Les puissantes dominantes ont intérêt aussi à ce que l’ordre juridique soit respecté car leur pouvoir n’est pas illimité, recadre Marco Sassòli, professeur honoraire en droit international à l’Université de Genève.

«Les États devraient réagir avec plus de fermeté et éviter le deux poids deux mesures qui sape la crédibilité du droit. La priorité est de faire respecter les règles existantes», dit-il.

Si le droit international n’est pas exempt de lacunes, les problèmes qui sont liés à son respect et l’application des règles trouvent leur source dans la façon dont ce système a été conçu après-guerre, il y a 80 ans, estime-t-on. Surtout le droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU dont disposent États-Unis, Russie, Chine, France et Grande-Bretagne.

«La plupart des pays s’accordent à dire qu’il nous faudrait un nouveau système. Je veux dire par là que le Conseil de sécurité n’est plus fonctionnel. Il est d’abord injuste que seuls ces pays disposent du droit de veto et qu’en plus ils ne tiennent pas leurs engagements. Comment changer la donne, c’est là le problème», selon Marco Sassòli.

Pour lui, «il vaut mieux disposer d’une structure imparfaite régie par d’anciennes règles que rien du tout. C’est pourquoi les pays qui critiquent ce système devraient veiller en particulier à ne pas le détruire avant d’avoir pu en construire un autre», précise-t-il.

Lors du procès simulé au Palais des Nations, Simon Muriithi, étudiant en dernière année de droit à l’université Kenyatta (Kenya), a argué de son côté que ce système devait évoluer quant au regard que les grandes puissances portent sur le reste du monde.

«Il faudrait les considérer désormais comme des pays égaux, et non pas en fonction d’intérêts, ni de l’aide qui est fournie, ni en imposant des restrictions ou des pressions. Si nous ne parvenons pas à protéger la dignité humaine en tant que valeur fondamentale, nous n’irons nulle part en tant que monde», a-t-il résumé à Swissinfo.

Lors de la table ronde organisée en marge du concours de plaidoirie, Bertrand Ramcharan, avocat et professeur qui a déjà passé 30 ans à l’ONU, confirme également qu’un train de mesures serait nécessaire pour protéger l’ordre juridique mondial.   

Il a cité la sauvegarde et le renforcement de la Charte des Nations unies, l’exploration du rôle de l’humanité comme source du droit international, un affermissement de ce droit ainsi que de l’autorité de la Cour internationale de justice. Il faudra trouver également, a-t-il dit, des moyens innovants pour permettre au multilatéralisme de fonctionner en cas de majorité écrasante, même si les grandes nations se replient sur l’unilatéralisme.

«Les Nations unies pourraient être bien inspirées aussi de proclamer une seconde ère du droit international pour donner la possibilité aux gouvernements et aux peuples qui s’y sentent attachés de pouvoir exprimer leur soutien», a-t-il confié après la table ronde.

Il a soutenu enfin «la Suisse pour ses efforts pour faire respecter ce droit», laquelle a-t-il ajouté, «pourrait initier aussi un processus de réflexion sur les moyens de le renforcer».

A la tête du département juridique au CICR, Cordula Droege pense que l’efficacité de ce droit doit reposer à l’avenir sur deux facteurs principaux. «Primo, veiller à ce que les causes profondes des guerres soient vaincues car les conflits ne surviennent pas dans le vide. Là où la politique échoue, les guerres suivent généralement. Secundo, le droit international humanitaire doit devenir une priorité pour les dirigeants du monde entier».

«Si nous voulons que les générations futures vivent dans la sécurité, la paix et en santé, il n’y a pas d’autre alternative qu’un monde axé sur le droit international», a-t-elle conclu.

Relu et vérifié par Virginie Mangin/ts. Traduit de l’anglais par Alain Meyer.

Plus

Les plus appréciés

Les plus discutés

En conformité avec les normes du JTI

Plus: SWI swissinfo.ch certifiée par la Journalism Trust Initiative

Vous pouvez trouver un aperçu des conversations en cours avec nos journalistes ici. Rejoignez-nous !

Si vous souhaitez entamer une conversation sur un sujet abordé dans cet article ou si vous voulez signaler des erreurs factuelles, envoyez-nous un courriel à french@swissinfo.ch.

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision

SWI swissinfo.ch - succursale de la Société suisse de radiodiffusion et télévision