Le juteux marché des paris sportifs illégaux en Suisse
Les paris sportifs illégaux génèrent chaque année environ 300 millions de francs de chiffre d'affaires en Suisse. Mais comment ce commerce fonctionne-t-il? L'enquête de SRF.
En moins de deux minutes, le compte de paris est créé. Cent francs sont versés en liquide. L’argent disparaît dans un portefeuille et apparaît sous forme de crédit de pari sur le smartphone. Ce que la serveuse derrière le comptoir ignore, c’est que ce n’est pas un joueur compulsif qui recharge son compte de paris, mais un journaliste de la télévision publique alémanique SRF.
Pour proposer des paris sportifs en Suisse, il faut obtenir une autorisation. Seuls Swisslos et la Loterie Romande disposent d’une autorisation pour les paris sportifs en ligne en Suisse. Pour cela, ils doivent respecter certaines conditions, comme par exemple la protection des joueurs dépendants. Les opérateurs étrangers ne disposent d’aucune autorisation en Suisse et opèrent donc illégalement.
Il est néanmoins possible de parier en Suisse sur ces plateformes. En effet, dès qu’une plateforme est bloquée par les autorités, les opérateurs créent un nouveau domaine. Les parieurs ne s’exposent à aucune sanction s’ils parient sur ces plateformes.
Le bar est situé au sous-sol, assez à l’écart, dans un quartier industriel près de Lucerne. Il semble que personne ne s’y égare par hasard. On y commande rarement de la bière ou du café, explique un initié. On se rend surtout dans ce bar pour verser de l’argent sur le compte d’une plateforme de paris illégale.
Plus de 100 établissements de paris illégaux
Les paris sportifs illégaux sont très répandus en Suisse, explique Manuel Richard, directeur de l’Autorité intercantonale de surveillance des jeux d’argent (Gespa). Son organisme lutte contre les paris illégaux et soutient la police lors des descentes.
Les paris sont enregistrés dans des restaurants, des kiosques, des bars ou des locaux associatifs. Parfois en plein centre-ville, parfois dans des locaux discrets situés dans des zones industrielles.
Une procédure pénale menée aux Pays-Bas montre comment l’argent de ces paris sportifs illégaux peut être réparti. Les autorités ont enquêté sur un opérateur spécifique. Selon l’enquête, environ 40% des bénéfices restaient en mains des établissements qui recevaient l’argent liquide; 45% allaient aux intermédiaires et à leurs sociétés; les 15% restants étaient versés aux exploitants de la plateforme de paris à l’étranger.
On ignore si l’argent est réparti de manière similaire en Suisse. Mais cet exemple montre bien que les exploitants des plateformes de paris ne sont pas les seuls à en tirer profit.
Personne ne connaît exactement le nombre de ces établissements de paris. Manuel Richard les estime à plus d’une centaine en Suisse. Les organisations criminelles qui se cachent derrière ces activités seraient actives dans toute la Suisse et opéreraient également au-delà des frontières nationales.
Il s’agit d’une activité lucrative: si un établissement fonctionne bien, les paris sportifs illégaux peuvent générer un chiffre d’affaires mensuel d’environ 100’000 francs. La Gespa estime que cela représente un chiffre d’affaires annuel d’environ 300 millions de francs en Suisse.
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La Confédération fait également état, dans sa stratégie actuelleLien externe de lutte contre le crime organisé, de liens entre les jeux d’argent illégaux et les réseaux criminels.
Anonymat et argent facile
Revenons aux bureaux de paris. Les joueurs y déposent leur argent, mais effectuent ensuite leurs mises numériquement, depuis leur smartphone. Pourquoi ce détour? Rico* (nom modifié) en livre un élément de réponse. Pendant des années, il s’est rendu régulièrement dans le même kiosque pour recharger son compte de paris sportifs. C’est aussi là qu’il a vu s’envoler son argent: parfois quelques centaines de francs, parfois plusieurs milliers en une seule fois. À chaque pari, l’espoir restait le même: décrocher enfin le gros lot.
Sur les sites illégaux, les cotes seraient plus avantageuses que chez les opérateurs autorisés. Surtout, les gains y sont versés immédiatement. Pour les personnes dépendantes au jeu, cet aspect est crucial, explique Rico: «Chez les opérateurs légaux, lorsqu’on gagne, il faut parfois attendre avant de recevoir l’argent. Aucun joueur compulsif n’a la patience pour ça.»
À cela s’ajoute l’anonymat qu’offre l’argent liquide: aucun virement vers un opérateur de paris n’apparaît sur un relevé bancaire. «Si je gagne 30’000 francs, je repars avec l’argent en poche», explique Rico. Selon lui, tout est pensé pour faciliter les transactions. «Tout est parfaitement organisé», résume-t-il. Mais l’argent s’évapore souvent aussi vite qu’il est arrivé.
Depuis longtemps, le sport n’est plus au centre de sa pratique des paris. Les résultats, les équipes ou les compétitions importent moins que l’adrénaline provoquée par chaque mise. «Au total, j’ai perdu 840’000 francs», confie-t-il.
Les épisodes les plus douloureux surviennent parfois dans les moments les plus ordinaires. «Lors d’une fête de famille, l’envie de jouer m’a soudainement submergé. Je suis allé aux toilettes, j’ai placé plusieurs paris et j’ai perdu environ 12’000 francs en quelques minutes.» Incapable d’en parler à qui que ce soit, il est retourné auprès de ses proches comme si de rien n’était. «Il faut faire bonne figure. Mais ce genre de chose vous détruit de l’intérieur.»
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Système international
Mais comment fonctionne ce système de dépôts en espèces? Les témoignages de parieurs, les observations d’experts en addiction et les informations recueillies auprès des autorités dessinent un schéma récurrent. Dans ces établissements, l’argent liquide est encaissé puis crédité sur des comptes de paris en ligne. À intervalles réguliers, des «coursiers» font le lien avec les plateformes: ils viennent récupérer les recettes ou apportent des liquidités destinées aux retraits les plus importants.
Le modèle est manifestement rentable. Les opérateurs concernés agissent sans autorisation suisse, hors de portée des mécanismes de surveillance nationaux et en contournant les règles censées protéger les joueurs contre les risques liés à l’addiction.
Un regard vers le patron, un signe de tête
Revenons à notre expérience. Que sont devenus les 100 francs misés au départ? Une fois le compte crédité, l’éventail des paris semble quasiment sans limite. Football, bien sûr. Mais aussi des tournois de badminton en Chine, des parties d’échecs ou encore des compétitions obscures à l’autre bout du monde. Quelques clics suffisent pour engager une mise.
Le journaliste tente sa chance. Il parie, puis perd. Son solde diminue. Une expérience banale, partagée chaque jour par d’innombrables joueurs.
Interrogés par la SRF, les exploitants de la plateforme contestent toute activité illégale. Ils affirment n’opérer que dans les pays où ils disposent des licences nécessaires.
Qui se cache derrière ces plateformes de paris? Bon nombre de ces opérateurs sont enregistrés à Curaçao ou à Malte, où certains disposent également d’une licence de jeux d’argent. En Suisse, ils ne sont toutefois pas autorisés à proposer leurs paris sportifs. Même pour la plateforme sur laquelle la SRF a parié à Lucerne, les pistes mènent à l’étranger. La société exploitante est enregistrée sur l’île caribéenne de Curaçao. Les recherches mènent également en Croatie, où d’autres personnes et entreprises sont liées à la plateforme. On ignore toutefois encore qui joue exactement quel rôle et où aboutit finalement l’argent provenant des bars suisses.
Pour une personne souffrant d’une addiction au jeu, une telle perte déclenche souvent un réflexe bien connu: tenter de regagner immédiatement l’argent perdu. Cette fois, le journaliste n’y cède pas. L’expérience s’arrête là. Son objectif est simple: récupérer le solde restant et vérifier si la plateforme de paris le restitue effectivement en espèces.
Une semaine plus tard, retour dans le même établissement, dans l’agglomération lucernoise. Cette fois, le bar n’est pas vide. Plusieurs hommes sont attablés près du comptoir, parmi lesquels le gérant. Lorsque le journaliste franchit la porte, les conversations s’interrompent.
Derrière le comptoir, une employée jette un regard au patron. Celui-ci acquiesce d’un signe de tête. Quelques instants plus tard, l’argent est remis en mains propres, en liquide. Simultanément, le montant correspondant disparaît du compte de paris en ligne.
L’ensemble de la chaîne a ainsi pu être documenté: ouverture d’un compte, dépôt d’espèces, placement de paris, puis retrait du solde restant. Le tout depuis un établissement en Suisse. Les exploitants de la plateforme de paris affirment ne rien savoir de ces opérations.
Des tenanciers de bar peu loquaces
Une troisième visite dans ce bar de l’agglomération lucernoise. Cette fois, les journalistes de la SRF ne se présentent plus comme de simples parieurs, mais révèlent leur identité. Une question les amène sur place: pourquoi cet établissement facilite-t-il l’accès à des paris sportifs illégaux?
Le gérant reste impassible. Calmement, mais fermement, il demande à l’équipe de quitter les lieux. Malgré plusieurs tentatives de contact, il refuse de répondre aux questions.
Les paris sportifs alimentés par des dépôts en espèces semblent loin d’être un phénomène isolé dans les établissements suisses. Comment un tel système a-t-il pu se développe? Et surtout, pourquoi les autorités peinent-elles à l’endiguer?
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Manuel Richard, de la Gespa, explique que son organisation fait elle-même beaucoup pour lutter contre les paris sportifs illégaux. Le problème principal réside dans le manque de ressources de la police. Celle-ci manque de personnel et est confrontée à un nombre élevé de dossiers. Il est donc important à ses yeux que les responsables politiques prennent conscience de ces défis et adoptent les mesures qui s’imposent. Interrogée au sujet de cet établissement, la police de Lucerne n’a pas souhaité s’exprimer.
Pendant ce temps, le commerce des paris continue de tourner à plein régime. Mais pas pour Rico. Il a entre-temps réussi à s’en sortir et espère que cela durera: «Je souhaite simplement un avenir sans jeu.»
Traduit de l’allemand, version française relue et vérifié par Samuel Jaberg
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