Le «monde fascinant du pétrole»: comment l’industrie fossile freine l’action climatique aux COP et en Suisse
La participation de l’industrie fossile aux conférences des Nations unies sur le climat, y compris à la COP31 en Turquie, suscite des critiques. En Suisse aussi, le secteur pétrolier a cherché à minimiser son impact sur le changement climatique.
«Si quelqu’un cherchait à mettre le feu à votre maison, vous ne continueriez pas à l’inviter à dîner», déclare à Swissinfo Elvis Méndez, directeur exécutif de Corporate Accountability. Cette ONG américaine demande de limiter l’accès des lobbys de l’industrie des combustibles fossiles aux conférences des Nations unies sur le climat, y compris à celle qui se tiendra du 9 au 20 novembre à Antalya, en Turquie (COP31).
«Depuis des décennies, les compagnies pétrolières et gazières entravent les négociations climatiques de l’ONU afin de protéger leurs profits, quels qu’en soient les coûts pour le reste de la société», affirme Elvis Méndez.
Les organisations environnementales critiquent depuis longtemps la présence de l’industrie fossile aux négociations sur le climat. Tout en lui reconnaissant un rôle dans la transition énergétique, elles dénoncent son influence sur les politiques de réduction des émissions de CO₂, estimant qu’elle contribue à ralentir la lutte contre le réchauffement climatique.
«Nous savons depuis des décennies que la combustion du pétrole, du gaz et du charbon est la principale cause du changement climatique. Pourtant, la solution la plus évidente, à savoir la sortie progressive des combustibles fossiles, n’a été mentionnée pour la première fois dans une décision officielle des accords climatiques qu’en 2023», déplore Elvis Méndez.
>> D’où proviennent le pétrole et le gaz de la Suisse ? La réponse en vidéo:
Un participant à la COP sur 25 est lié à l’industrie fossile
On ne sait pas encore combien de lobbyistes des combustibles fossiles participeront à la COP31. La liste des personnes accréditées ne sera finalisée que peu avant ou pendant la conférence. «Mais nous savons qu’ils sont nombreux chaque année», affirme Rachitaa Gupta, de Kick Big Polluters Out (KBPO), une campagne internationale qui s’oppose à la présence de l’industrie fossile dans les négociations climatiques.
Il ne s’agit pas seulement de responsables du secteur, mais aussi d’intermédiaires et d’autres personnes qui œuvrent à faire avancer leurs intérêts. Cela inclut par exemple des représentants de grandes banques qui investissent des milliards dans le pétrole et le gaz.
Lors de la COP30 au Brésil, un participant sur 25, pour un total de 1600 personnes, était lié à l’industrie fossile, selon une analyseLien externe de KBPO. Leur nombre dépassait celui de presque toutes les délégations nationales participant à la conférence.
Des lobbyistes de l’industrie fossile au sein des délégations gouvernementales
Au cours des dernières années, des représentants de l’industrie fossile ont parfois supervisé les COP en siégeant au sein des comités d’organisation. À certaines occasions, les plus grandes compagnies pétrolières du monde ont financé les COP en tant que sponsors officiels. «Elles ont ainsi bénéficié d’un accès privilégié aux négociations et de l’occasion de redorer leur image à travers des opérations de greenwashing», affirme Rachitaa Gupta.
Les lobbyistes des combustibles fossiles sont également accrédités comme délégués gouvernementaux, ce qui leur permet de représenter des pays lors des négociations. Selon une analyseLien externe de Transparency International, au moins 63 personnes ayant des liens avec l’industrie fossile faisaient partie des délégations de neuf pays de l’Union européenne à la COP30, dont la France, l’Italie et le Portugal.
«Autour de la table des négociations devraient avant tout siéger les personnes les plus touchées par la crise climatique, et non les entreprises qui en tirent profit.»
Elvis Méndez, Corporate Accountability
L’industrie des combustibles fossiles promeut également de «fausses solutions dangereuses», telles que les marchés du carbone, soutient Elvis Méndez. Les marchés du carbone permettent de compenser une partie des émissions en finançant des projets climatiques, comme le reboisement.
L’industrie pétrolière rejette les accusations d’ingérence, estimant que la transition nécessite la participation des entreprises qui gèrent le système énergétique mondial. Ipieca, principale association mondiale de l’industrie pétrolière et gazière pour les questions environnementales et sociales, affirmeLien externe participer aux COP afin d’apporter une expertise technique et non de faire du lobbying. Elle considère les marchés du carbone comme un outil permettant de réduire les émissions plus rapidement et à moindre coût que des réglementations plus strictes.
Obstruction climatique en Suisse
Les tactiques dénoncées par les ONG ne se limitent pas aux négociations internationales sur le climat et ne concernent pas uniquement les multinationales du secteur. Selon une étudeLien externe publiée cette année, l’industrie pétrolière suisse a elle aussi largement recouru à des stratégies visant à entraver l’action climatique.
«Elle a eu recours à des formes de déni et de minimisation du changement climatique d’origine humaine, en soutenant par exemple que le réchauffement climatique avait des causes multiples», affirme John Rose, auteur de l’étude et chercheur à l’Université de Lausanne.
L’étude a examiné 147 publications imprimées et en ligne d’Avenergy Suisse, l’association faîtière des entreprises importatrices de pétrole, sur la période allant de 1990 à 2023.
Ces stratégies reprennent en partie celles utilisées par l’industrie pétrolière aux États-Unis, explique John Rose. Elles comprennent diverses formes de greenwashing, c’est-à-dire la pratique consistant à se présenter comme plus écologique et plus respectueux du climat qu’on ne l’est réellement, la mise en avant des coûts de la transition afin de discréditer les politiques climatiques, la promotion de mesures volontaires ainsi que des activités de communication destinées à véhiculer une image positive du pétrole.
L’étude cite quelques exemples concrets. En 1990, alors que l’introduction d’une taxe sur le CO₂ était débattue en Suisse, l’Union pétrolière suisse, prédécesseure d’Avenergy, soutenait que le rôle des gaz à effet de serre émis par les activités humaines n’était pas encore scientifiquement prouvé, malgré les connaissances disponibles depuis déjà plusieurs décennies.
Dans les années 2000, elle a promu le «centime climatique», une contribution prélevée sur chaque litre d’essence et de diesel importé, comme alternative volontaire à des mesures plus contraignantes. En 2004, elle a également inauguré, près de Genève, un sentier didactique consacré au «monde fascinant du pétrole».
Freiner l’action climatique par le biais de la démocratie suisse
L’étude suisse, et c’est là l’un de ses aspects les plus intéressants selon son auteur, infirme l’idée qu’il y ait eu une transition nette entre le fait de nier l’existence du réchauffement climatique et celui de délégitimer les politiques et les solutions climatiques. «Avenergy a combiné ces deux stratégies pendant pratiquement toute la période analysée», affirme John Rose.
La démocratie suisse offre des canaux d’action directs, tant à travers les procédures de consultation que par le biais des référendums, souligne le chercheur. «Ceux-ci peuvent être utilisés par l’industrie pétrolière pour affaiblir les lois et ralentir l’action climatique.» En 2021, par exemple, Avenergy a soutenu le référendum contre la nouvelle loi sur le CO₂.
John Rose affirme que l’industrie pétrolière intègre également dans sa communication des événements extérieurs, tels que l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Elle présente le pétrole comme une ressource indispensable pour garantir la sécurité de l’approvisionnement en cas d’interruption des livraisons de gaz.
Avenergy n’est pas le seul acteur à s’opposer à la politique climatique en Suisse ou à en entraver la mise en œuvre, précise John Rose. «Il est toutefois clair qu’elle joue un rôle important.»
L’association affirme jouer un rôle essentiel pour garantir à la Suisse «un approvisionnement énergétique sûr, résilient et économiquement durable», tout en contribuant à la transition énergétique. Selon Avenergy, citéeLien externe par le quotidien fribourgeois La Liberté, le secteur pétrolier a investi quelque 3 milliards de francs au cours de la dernière décennie afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’organisation affirme respecter les obligations prévues par la loi sur le CO₂ et avoir atteint les objectifs fixés par cette législation.
Comment limiter l’influence de l’industrie fossile lors des COP?
Rachitaa Gupta estime que la première étape consiste à adopter une politique rigoureuse en matière de conflits d’intérêts afin de protéger les processus décisionnels de l’influence des grands pollueurs. Il faut ensuite mettre en place un mécanisme de responsabilisation pour garantir que «tous les acteurs impliqués dans les négociations climatiques agissent dans l’intérêt des populations et de la Planète, et non en fonction de leurs profits».
Depuis 2023, la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques exige des personnes participant aux négociations climatiques qu’elles déclarent d’éventuels liens avec l’industrie et divulguent les sources de financement des organisations qu’elles représentent. «Toutefois, la transparence à elle seule ne suffit pas, soutient Elvis Méndez. Autour de la table des négociations devraient avant tout siéger les personnes les plus touchées par la crise climatique, et non les entreprises qui en tirent profit.»
L’industrie fossile joue un rôle central dans la transition vers des formes d’énergie plus propres, car elle contrôle une part importante du système énergétique mondial actuel. Reste à savoir si, et comment, elle pourra devenir un acteur crédible de la décarbonation.
Texte relu et vérifié par Gabe Bullard, traduit de l’italien/op
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