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«Je vis simplement pour que d'autres simplement vivent»

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Trentenaire tessinois vivant dans le canton de Vaud, Mirko Locatelli est un détracteur pur et dur du modèle consumériste et productiviste occidental. Son combat pour la décroissance, ce jeune père de famille le mène en cohérence avec ses actes, tout en refusant de passer pour un donneur de leçon.

Ce contenu a été publié le 14 juillet 2013 - 11:00
Samuel Jaberg, Lausanne, swissinfo.ch

«Durant les Trente Glorieuses [la période de forte croissance entre 1945 et 1973], nos parents vivaient avec le sentiment que la croissance profitait à tout le monde. Trente ans de libéralisme et de dérégulation effrénée, héritage du thatchérisme et du reaganisme, ont définitivement mis un terme à ce fantasme. Nous vivons une phase propice pour questionner le changement», estime Mirko Locatelli.

Ce Tessinois de 32 ans domicilié à Moudon, dans le canton de Vaud, est passé de la théorie à la pratique. Marié et père d’un garçon d’un an et demi, il vit sans voiture, sans téléphone portable, sans télévision et ne prend jamais l’avion. «Il faut vivre plus simplement pour que d’autres puissent simplement vivre. La première décroissance doit être celle des inégalités», dit-il avec un sens confirmé de la formule.

Pas de discours moralisateur

En préambule de l’entretien qu’il nous accorde dans un petit tea-room de la gare de Lausanne, il tient toutefois à préciser: «Je porte un projet politique et de société, en aucun cas je n’ai vocation à être exemplaire. Par ailleurs, je déteste les discours moralisateurs. On peut être objecteur de croissance sans casser les pieds à tout le monde.»

Voilà qui est dit. Très vite, Mirko Locatelli concède d’ailleurs «consommer de temps en temps de la viande», même s’il dénonce les ravages environnementaux de l’élevage intensif. Et bien qu’étant un «anti-bagnole primaire», il est convaincu que certaines personnes n’ont pas le choix. «Au Tessin, par exemple, les services publics ne desservent plus certaines vallées après 19 heures. C’est souvent aussi impossible de trouver du travail sans adresse e-mail ou téléphone portable».

Idéaliste, Mirko Locatelli l’est à n’en point douter. Il fait ainsi partie des membres fondateurs du Réseau objection de croissance (ROC) qui a essaimé dans plusieurs cantons suisses depuis quatre ans. En décembre 2012, il s’est lancé avec deux autres militants dans la rédaction d’un bimestriel, «Moins», qui compte déjà 500 abonnés en Suisse francophone.

Le travail n’est pas tout

Mais le discours du trentenaire dégage également un côté très terre à terre, qui n’est certainement pas étranger à ses origines plutôt modestes. Ancien cheminot, son père est aujourd’hui au bénéfice de l’assurance-invalidité en raison d’un accident du travail qui le poursuit depuis son premier apprentissage de boucher. Sa mère exerce la profession d’aide à domicile. «Pour mon père, la valeur du travail était centrale. Dire de lui qu’il était un grand bosseur était le plus grand compliment qu’on pouvait lui faire. Après son arrêt forcé, ça n’a pas été simple pour lui de redonner un sens à sa vie».

Mirko Locatelli, qui travaille à 40% dans un centre d’hébergement pour sans-abris de Lausanne, a pris le contre-pied du modèle familial: «Mon père est fier d’avoir voté toute sa vie pour le Parti libéral-radical (droite). Au Tessin, comme dans d’autres cantons alpins, traiter quelqu’un de socialiste est quasiment une insulte. Cela m’a au moins permis de faire ma crise d’adolescence jusqu’au bout», rigole-t-il.

Son premier engagement politique remonte à 1998. Il participe alors en tant que lycéen à un mouvement estudiantin qui s’oppose à un projet de financement public des écoles privées au Tessin. Contraint à l’exil – «comme de nombreux étudiants de mon canton» - à Fribourg pour poursuivre ses études en travail social, il s’engage dans différents mouvements altermondialistes et de défense des sans-papiers. Clairement orienté à gauche, il ne franchit pourtant jamais le seuil de la politique institutionnelle, sur laquelle il porte un regard critique: «Le mot décroissance reste tabou dans les programmes officiels des partis. Certains, comme Les Verts, veulent certes limiter les dégâts provoqués par le système capitaliste, mais sans en changer les fondamentaux. Le dogme productiviste est encore très marqué à gauche et dans les syndicats».

Un privilégié?

Sa femme, qu’il a rencontrée après ses études, est chercheuse en littérature italienne à l’université de Lausanne. «Nous partageons à peu près les mêmes valeurs, mais elle est plus radicale que moi», affirme-t-il, alors qu’André, le fiston, dort tranquillement dans sa poussette sans prêter attention aux gesticulations de son père.

«Dans notre société, tout le monde se définit d’abord par sa profession.  Moi, j’affirme volontiers que je suis père de famille, ça me va très bien. Et puis, j’ai de nombreuses activités associatives passionnantes». Le couple gagne un peu plus de 6000 francs par mois, mais vit avec moins de 4000 francs [En Suisse, le revenu moyen mensuel des ménages se situe à près de 7400 francs].

Mirko Locatelli conçoit volontiers qu’il est un privilégié. «Si j’étais actif dans l’hôtellerie et que je gagnais 3800 francs par mois, je ne pourrais pas me permettre de travailler à 40%. Le choix du temps partiel est plus accessible pour certaines personnes, c’est pourquoi il est impératif de changer d’abord les structures sociales».

N’a-t-il toutefois pas l’impression de profiter du bien-être produit par les autres et de vivre à la manière d’un bourgeois-bohème? «Je ne suis pas passéiste, mais avec un brin de provocation, je rappelle volontiers que les chasseurs-cueilleurs avaient davantage de temps libre car ils n’avaient pas construit des besoins sociaux artificiellement», répond-il. «La croissance et le discours publicitaire ont au contraire créé des individus dépendants du toujours plus, sans que ne soit jamais débattue la question du bonheur».

Objecteurs de croissance

S’il trouve son origine dans le courant anti-industriel du XIXe siècle, le concept de la décroissance fait de plus en plus sa place dans le débat public, notamment à la suite de la catastrophe écologique de Fukushima et de la crise financière de 2008.

Les décroissants ou objecteurs de croissance estiment que le développement économique infini est un leurre, étant donné que la création de richesses mesurée par les indicateurs économiques comme le PIB repose sur l’exploitation et la destruction d’un capital naturel épuisable. Ils prônent notamment la simplicité volontaire sur le plan individuel et la relocalisation des activités économiques.

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Les décroissants helvétiques

En Suisse, le Réseau objection de croissance (ROC) est né en novembre 2008 à Genève lors de la Journée annuelle sans achats. Des ROC ont ensuite été créés dans le canton de Vaud, autour notamment de l’organisation de «cafés-décroissance», puis à Neuchâtel et en Suisse germanophone (Berne et Bâle).

Le ROC se définit comme un réseau d’échange, de sensibilisation et d’action indépendant du point de vue politique, économique et religieux. Son objectif est de «contester la doctrine de la croissance économique illimitée» et de promouvoir des modes de vie alternatifs.  

Fin 2012, sous l’impulsion de militants du ROC, a été créé Moins, un journal «d’écologie politique» bimestriel.

Parmi les penseurs contemporains de la décroissance, on trouve notamment le philosophe et historien français Jacques Grinevald, professeur honoraire à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève.

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