Les ONG suisses redoutent un bain de sang au Honduras
Des ONG suisses dénoncent la répression menée par le régime putchiste au Honduras. Jeudi, une délégation brésilienne a obtenu que les forces honduriennes n'attaquent pas son ambassade, où le président déchu Manuel Zelaya se terre depuis son retour au pays.
En Suisse, le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) exhorte au dialogue et demande que soient préservés l’ordre public, les droits de l’homme et l’intégrité du peuple hondurien dans son ensemble.
La Suisse, qui a condamné l’expulsion par la violence du Président Manuel Zelaya, a suspendu la réalisation de nouveaux projets de la Direction du développement et de la coopération (DDC) au Honduras et évite tout contact avec les représentants du «gouvernement central de fait», fait savoir le service de presse du DFAE.
Cependant, «afin de limiter l’impact de l’actuelle crise institutionnelle sur les secteurs les plus fragiles et les plus exposés de la population», elle maintient son soutien aux petites et moyennes entreprises (PME) pour tout ce qui concerne la gouvernance locale, l’accès à l’eau potable et l’aide humanitaire, restant en contact avec la population civile, le secteur privé et les autorités municipales.
Plusieurs ONG suisses manifestent quant à elles leur inquiétude devant la dégradation de la situation au Honduras et demandent que la communauté internationale entreprenne d’urgence une action énergique pour restaurer l’ordre et la démocratie dans le pays.
Non-respect des droits de l’homme
«Si un massacre a lieu, la responsabilité en incombera à la communauté internationale», prévenait Sabine Masson, membre d’une mission d’observation des droits de l’homme au Honduras, en août dernier. La réaction du monde extérieur à cette crise «a été incomplète et tardive», selon elle.
Chercheuse à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID), elle brosse pour swissinfo.ch un tableau très sombre de la situation: «Jour après jour, j’ai constaté la violation systématique des droits de l’homme par le gouvernement putchiste, les nombreux blessés, les personnes détenues et assassinées par le régime en place et un abus de la force policière et militaire.»
Des casques bleus?
La situation de ce pays d’Amérique centrale n’a fait qu’empirer et s’est encore aggravée depuis le retour, lundi 21 septembre, du Président Manuel Zelaya, réfugié depuis cette date à l’ambassade du Brésil. Le gouvernement avait alors imposé le couvre-feu (levé ultérieurement) et réprimé une manifestation de soutien au représentant légitime de la nation. Répression qui s’est soldée par au moins un mort et des dizaines de blessés.
Des témoins appartenant à l’agence d’information Reuters ont rapporté que, dans la nuit du mercredi, des bataillons de soldats étaient passés devant l’ambassade et dans ses environs, certains entonnant des chants guerriers.
«La situation est extrêmement préoccupante, signale Karl Heuberger, de l’Entraide protestante suisse (EPER). J’ai reçu un courrier électronique de Tegucigalpa disant que l’unique recours était désormais l’envoi de casques bleus par le Conseil de sécurité de l’ONU.»
Menaces de guerre civile
L’ONG a alors envoyé un pasteur de l’Eglise protestante à Tegucigalpa pour qu’il participe à la mission du Conseil latino-américain des Eglises chargée d’examiner la situation des droits de l’homme et de proposer une série de recommandations pour tenter de mettre un terme à la spirale de violence. «Le Honduras vit actuellement une situation qui peut se transformer en guerre civile», analyse Karl Heuberger.
«La détention de centaines de manifestants dans un stade de football rappelle le coup d’Etat de Pinochet au Chili», remarque pour sa part Philippe Gerber, de l’ONG Medico Internacional Suisse.
Il souligne également le fait que le manque de marchandises dans les supermarchés et de matériel médical et médicaments dans les hôpitaux place la population dans une position critique. «La situation est dramatique, affirme-t-il. Peut-être s’agit-il d’une stratégie des putchistes visant à pousser les gens à abandonner la résistance.»
Amnesty International Suisse dénonce pour sa part «la forte augmentation des brutalités policières, les arrestations massives de manifestants et les mesures d’intimidation contre les défenseurs des droits de l’homme au Honduras depuis le coup d’Etat du mois de juin dernier.»
Un «coup» de l’oligarchie
Rappelons que le 28 juin dernier un coup d’Etat militaire a renversé le Président élu Manuel Zelaya, immédiatement remplacé par le Président du Parlement Roberto Micheletti, nommé à la tête de l’Exécutif par le Congrès.
«Il est tout à fait clair qu’il s’agit d’un coup d’Etat des pouvoirs militaire et économique, indique Sabine Masson. C’est une action menée par l’oligarchie dans le but de défendre ses intérêts.»
Egalement maître d’enseignement à l’Université de Lausanne et spécialiste du Honduras, Sabine Masson déplore que ce pays, l’un des plus pauvres d’Amérique centrale, se trouve encore fragilisé par la violence militaire.
«Ces événements constituent aussi un retour en arrière car, malgré toutes ses limites, le gouvernement de Zelaya avait tenté de mettre en œuvre quelques mesures destinées à renforcer l’économie nationale, parmi lesquelles une augmentation du salaire minimal et la signature de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA). Et la chercheuse d’expliquer que le gouvernement putchiste a utilisé les ressources du pays pour l’achat d’armes, la répression et le financement du processus électoral.
Base arrière des Etats-Unis
Selon Sabine Masson, pour tenter de trouver une issue à cette situation, les Etats, les organismes de coopération et les organisations internationales doivent faire pression sur le gouvernement afin qu’il quitte le pouvoir, que Zelaya retrouve son poste et qu’un processus électoral démocratique et conforme à la Constitution se mette en route.
La seconde étape consiste selon elle à soutenir les revendications du peuple du Honduras, pays qui depuis la Guerre froide a constitué la base arrière des Etats-Unis dans leurs agissements contre les mouvements révolutionnaires des pays voisins.
«Ces revendications ne concernent pas seulement le départ des putchistes et le retour de Zelaya. Le peuple du Honduras a son propre agenda qui inclut une transformation de l’Etat, l’arrêt de la corruption et la fin d’un mode de gouvernement où l’oligarchie contrôle l’espace politique… Il veut une réforme agraire et la redistribution des richesses. Ces gens ont lutté avec détermination et n’ont jamais cessé de manifester malgré le danger et la répression.»
Marcela Águila Rubín, swissinfo.ch
(Traduction de l’espagnol: Elisabeth Gilles)
Putsch. L’armée hondurienne a renversé le Président Manuel Zelaya le 28 juin dernier. Usant de la force, les soldats ont contraint Manuel Zelaya à quitter son domicile et l’ont envoyé à San José, au Costa Rica, à bord d’un avion. L’action avait pour but d’empêcher Zelaya de convoquer une consultation populaire destinée à rendre possible sa réélection.
Condamnation. Le coup d’Etat a suscité une forte condamnation internationale. gouvernement américain a demandé le respect de la démocratie au Honduras et affirmé qu’il considérait Zelaya comme l’unique président conforme à la Constitution.
Retour. Manuel Zelaya est rentré le 21 septembre à Tegucigalpa, capitale du Honduras, après trois mois d’exil forcé et malgré la menace d’arrestation qui pesait sur lui. Il s’est réfugié à l’ambassade du Brésil.
Tensions. Des affrontements entre des partisans du Président déchu et la police ont causé dernièrement la mort d’un sympathisant de Manuel Zelaya, des dizaines de blessés et plusieurs arrestations.
ONU. Les représentants du Brésil, du Venezuela, de l’Argentine, du Chili, de la Bolivie et de l’Espagne ont demandé la fin de la violence au Honduras devant l’Assemblée générale de l’ONU. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA) et l’Union européenne demandent le rétablissement du gouvernement démocratiquement élu.
USA. Le gouvernement de Barack Obama a demandé le respect de la démocratie au Honduras et affirmé qu’il considérait Zelaya comme l’unique président conforme à la Constitution.
La Suisse investit entre cinq et sept millions de francs par an dans le cadre du programme régional de la Direction pour le développement et la coopération (DDC) pour l’Amérique centrale.
Ces investissements sont destinés en particulier aux secteurs de l’agriculture, de l’environnement et aux questions d’approvisionnement en eau potable.
Le bureau de la DDC à Tegucigalpa, capitale du Honduras, s’assure de la mise en œuvre de la stratégie de l’agence. Environ 270 Suisses vivent au Honduras.
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