Gros plan sur Vinzenz Hediger en nouveau patron de la Cinémathèque suisse
Entre remous pendant le festival de Berlin et trésors émergés des greniers, le nouveau directeur de la Cinémathèque suisse braque les projecteurs sur la mission de son institution. Vinzenz Hediger et ses équipes ont à préserver un fond d’archives d’importance mondiale, à restaurer œuvres et formats et à faire vivre et voir le vaste patrimoine cinématographique suisse.
Cette année, quelques heures après le début de la Berlinale, un scandale a éclaté. Il a failli coûter son poste au directeur artistique du festival. Lors de la conférence de presse d’ouverture, Wim Wenders et la productrice Ewa Puszczyńska ont éludé une question sur le siège de Gaza par Israël, le réalisateur de Paris, Texas estimant que le cinéma «doit rester en dehors de la politique».
Le tollé a éclaté quand la lauréate du Booker Prize Arundhati Roy, censée présenter une version restaurée du film indien de 1989 In Which Annie Gives It Those Ones, coécrit par ses soins et dans lequel elle jouait, a décidé de son retrait en signe de protestation. L’autrice se déclarant «choquée et écœurée». Sa programmation inattendue et ce soudain boycott ont fait de ce film longtemps méconnu un des événements les plus discutés du festival. Ce qui prouve que l’histoire du cinéma reste bien vivante et pleine de mordant.
Un travail minutieux
Mais reprenons. La Cinémathèque suisse a donc confié sa direction au scientifique du cinéma et ancien critique Vinzenz Hediger, embarqué à Lausanne depuis début janvier. Au-delà de la singulière mission de l’archiviste, c’est à des personnes comme lui qu’il revient de décider ce qui doit être sauvé ou non quand tant de projets aspirent à l’être.
Swissinfo a rencontré le nouveau directeur à Berlin, en pleine polémique liée aux propos de Wim Wenders, pour aborder avec lui cette question des choix irrévocables.
«C’est la question centrale. L’histoire cachée de toutes les archives, c’est l’histoire des refus et du ‘non’ opposé aux choses… Les ressources sont limitées, l’espace est limité, il faut donc dire ‘non’ à beaucoup de choses.»
Des institutions comme la Cinémathèque suisse attirent des documents du monde entier, provenant de collections privées ou d’autres sources, et veillent à leur conservation physique. Il s’agit aussi de les cataloguer, les numériser, les nettoyer et, après un long processus de restauration, d’en produire des versions irréprochables, numériques ou sur pellicule, pour permettre au public, qui y a droit, de pouvoir les voir.
Des tabloïds à l’histoire du cinéma
Le voyage qui a mené Vinzenz Hediger à la tête d’une des principales institutions cinématographiques du continent remonte aux pages Culture du premier tabloïd helvétique. Dans les années 1990, le futur patron a financé son cursus universitaire zurichois avec des critiques de films pour Blick alors que le journal investissait dans cette rubrique.
«C’est là que j’ai appris à écrire. Se permettre la moindre prétention intellectuelle dans ce job te conduis à être viré du jour au lendemain. Les lecteurs de Blick ne sont pas bêtes. Ce sont des gens qui travaillent, qui n’ont pas beaucoup de temps ni généralement beaucoup d’argent mais qui ont comme tout le monde le droit de savoir ce qui se passe au cinéma.»
Voir dix films par semaine et multiplier les critiques brèves lui ont appris à viser à l’essentiel. Vinzenz Hediger explique que ce travail l’a contraint à ajuster son langage à un lectorat de travailleurs, tout en évitant la condescendance. Une exigence qui continue de définir sa manière aujourd’hui.
Le nouveau patron de la Cinémathèque a grandi en Suisse dans les années 1970, «une des grandes périodes du cinéma suisse». Il se souvient avoir été emmené par ses parents voir Les 101 Dalmatiens de Disney (1961) aussi bien que Les Petites Fugues d’Yves Yersin (1979). «Je n’ai pas vraiment fais de différence entre les deux», assure-t-il.
Son respect indéfectible pour le cinéma facilite sa tâche. Le principal bailleur de fonds de la Cinémathèque est désormais l’État fédéral. Cela en fait une institution nationale, avec les responsabilités qui en découlent. Vinzenz Hediger indique que sa mission est aussi de la rendre «très, très visible, non seulement à Lausanne, mais dans toute la Suisse». Cela passe par un réseau de cinémas partenaires, des collaborations avec les chaînes TV, par les formats numériques et une coopération étroite avec les festivals des différentes régions linguistiques du pays.
Les événements à venir
«Traditionnellement, l’histoire des films suisses est focalisée sur le cinéma d’auteur, explique Vinzenz Hediger. Mais si on s’intéresse à la production dans sa continuité en Suisse, pays qui n’a jamais vraiment eu d’industrie cinématographique, il faut considérer les films de commande et les films industriels.»
C’est l’endroit précis du début de sa collaboration professionnelle avec la Cinémathèque, à l’époque en tant que chercheur postdoctoral. Il a découvert à Lausanne des fonds aussi vastes que longtemps négligés.
Cet intérêt s’est étendu à une autre forme d’art éphémère: les bandes-annonces. Le nouveau patron raconte avoir eu l’idée d’explorer le domaine après avoir observé que «personne n’avait jamais écrit de livre sur le sujet». Pour ses recherches, il a prospecté des archives partout en Europe et aux États-Unis, en un temps où rien n’était disponible en ligne et où chaque bande-annonce nécessitait un visionnage précautionneux sur pellicule ou cassette.
«Chaque fois que j’arrivais dans un dépôt, l’archiviste me disait invariablement: ‘C’est un sujet magnifique. Mais nous n’avons rien dans ce domaine’. Ce qui n’était jamais vrai. J’ai dû élaborer un répertoire de mots-clés pour fouiller dans les archives, mais aussi des repères biographiques et des trucs me permettant de dénicher des correspondances et des documents de studio.» De quoi, au final, «reconstituer l’histoire de la bande-annonce de cinéma».
Un centre d’archives de niveau mondial
Pourquoi Vinzenz Hediger se montre-t-il aussi enthousiaste quant au potentiel de la Cinémathèque? Parce qu’il considère que beaucoup en Suisse ne réalisent pas à quel point leur institution nationale est exceptionnelle.
«C’est la sixième plus vaste collection cinématographique du monde, souligne-t-il. Elle a atteint cette taille et cette importance parce que la Suisse a eu et continue d’avoir une culture du cinéma incroyablement riche en proportion de la taille du pays.»
Outre une collection de films helvétiques majeurs, ces fonds renferment aussi la chronique de ce qui a été montré dans le pays au fil des décennies, résultat d’une pratique qui voulait que les distributeurs déposent leurs copies à Lausanne.
«Ils se débarrassaient des copies de distribution excédentaires et gardaient les bonnes», explique Vinzenz Hediger. Les bobines projetables qui demeurent, le plus souvent des duplicata de la version originale sous-titrées allemand et français, sont très prisés des festivals et autres institutions qui les empruntent pour leurs programmations.
Il y a quelques années, la Cinémathèque a déclenché un mini-séisme au sein du réseau international de distribution de films classiques en limitant temporairement le prêt de copies, relève Vinzenz Hediger. Beaucoup de festivals avaient pris l’habitude de se tourner vers Lausanne pour obtenir des films. Comme quoi la Cinémathèque «s’apparente plus à une institution vouée au patrimoine mondial qu’à un simple dépôt d’archives régionales ou nationales».
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Ce qui a le droit d’être sauvé
C’est parfois la bonne fortune qui dirige certaines collections majeures vers l’institution. A l’exemple des archives personnelles de Claude Autant-Lara. Se jugeant sous-estimé en France, pour des raisons fiscales aussi, le réalisateur hexagonal s’était installé à Lausanne. Il a fait don de ce patrimoine à la Cinémathèque suisse plutôt qu’à l’une des nombreuses institutions de son pays natal, s’estimant injustement traité par ses collègues.
Reste que le romantisme de l’histoire du cinéma doit constamment être mis en balance avec les contraintes budgétaires, les priorités et les ressources. Actuellement, le financement fédéral de la Cinémathèque est gelé pour deux ans, ce qui équivaut à une réduction budgétaire de 2 à 4% en termes réels.
La pandémie de Covid a été l’occasion pour beaucoup de débarrasser galetas et greniers, ce qui a réveillé le goût pour la redécouverte. Depuis, la Cinémathèque est submergée de films amateurs et de collections privées. Un projet en cours actuellement porte sur la collection de bobines Pathé Baby en 9,5 mm tournées par un Vaudois qui a réalisé «de très bons films sur le panorama local et son quartier», applaudit Vinzenz Hediger.
«Ce sont de merveilleux films que nous allons projeter au cinéma», ajoute cet amoureux des reliques cinématographiques. «Et c’est du cinéma local. Vous allez au cinéma pour voir comment se présentait votre habitation il y a cinquante ans. Ça donne le frisson.»
Le bric-à-brac constitutif de l’histoire du cinéma a pu parfois apparaitre sans intérêt. Il le reste pour beaucoup. Mais ce qui fera sens en un temps donné tient de l’impondérable. La vocation des archives est de garantir un visionnement irréprochable et ouvert à toutes et tous, permettant, qui sait, à ce qui a pu sembler hors de propos de contribuer à déplacer des montagnes.
Texte relu et vérifié par Eduardo Simantob/ts. Traduit de l’anglais par Pierre-François Besson/rem
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